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Entretien avec Sophie Koch

Ariane et Barbe-Bleue

 

 

 

 

Le grand retour de Sophie Koch au Capitole


Après avoir fait ses premières armes dans les années 2000 sur la scène du Théâtre du Capitole, où Nicolas Joël lui confie quelques-uns des grands rôles de mezzo-soprano du répertoire, Sophie Koch revient sur la scène toulousaine pour l'un des plus grands rôles du début du XXe siècle : Ariane dans Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas. Ce rôle écrasant fut créé par l'épouse de Maeterlinck, Georgette Leblanc (1869-1941), cantatrice dont le talent de comédienne était assez exceptionnel pour que le réalisateur Marcel L'Herbier lui confiât le rôle principal dans son film L'Inhumaine (qui sera présenté en ciné-concert sur la scène du Théâtre du Capitole le 24 mai prochain). Dès lors, seule une poignée de cantatrices, et toujours parmi les plus grandes, ont osé incarner Ariane – un rôle aussi riche et exigeant que l'Isolde de Wagner.

 

Entretien avec Sophie Koch Mezzo-soprano

Sophie Koch, vous allez interpréter là un des rôles à la fois les plus rares et les plus fascinants du répertoire français : l'Ariane de Paul Dukas. Pourriez-vous nous parler de ce personnage ?
Cette Ariane est un personnage d'une grande force. Elle vit une histoire d'amour assez atypique avec un homme, Barbe-Bleue, dont elle va rapidement découvrir les secrets : il garde ses premières femmes enfermées dans un souterrain... Or elle, elle est portée par une volonté exceptionnelle, une force incroyable. Elle va chercher à conquérir la liberté à la fois pour elle, mais aussi pour ses compagnes. Elle évolue donc dans un milieu qui peut sembler a priori hostile, avec cet homme qui semble trouver son bonheur dans l'enfermement de ses épouses. Si l'on va du côté de la psychanalyse, j'imagine qu'on peut comprendre ce caractère de Barbe-Bleue en se disant qu'il a dû subir de graves traumatismes dans son enfance et qu'il a désormais besoin d'être rassuré – et il se rassure en gardant ainsi ses femmes enfermées ! Cela peut paraître absurde et paradoxal, mais Barbe-Bleue ne leur veut aucun mal. D'ailleurs Ariane le dit elle-même, au dernier acte, quand elle le sauve des paysans : il ne lui a fait aucun mal. Ce n'est peut-être pas le mot idéal, mais il y a comme une bipolarité chez lui : une grande violence, et beaucoup de tendresse...

 

Comment comprenez-vous qu'après avoir choisi des épouses toutes plus soumises les unes que les autres, il ait maintenant jeté son dévolu sur Ariane, qui est leur exact opposé ?
Peut-être parce que les opposés s'attirent... De fait, Ariane est beaucoup moins ambivalente que Barbe-Bleue : d'emblée, elle est très claire et le texte dit tout haut ce qu'elle va faire : faire entrer la lumière, l'air frais dans ce monde sombre et humide, renfermé... « Il faut désobéir », dit-elle très littéralement : « C'est le premier devoir quand l'ordre est menaçant et ne s'explique pas. » Durant tout l'opéra, elle n'aura de cesse de lutter contre l'arbitraire, contre ce qu'elle ne comprend pas, cherchant héroïquement cette liberté dont ses compagnes ne voudront finalement pas...

 

Vous avez utilisé le mot d'héroïsme. Vocalement, le rôle semble demander un héroïsme assez exceptionnel...
Oui, la tessiture est très longue, et Paul Dukas demande à son interprète une très grande endurance. Même si comparaisons n'est pas raison, on pourrait peut-être comparer son Ariane à l'Isolde de Wagner. Paul Dukas multiplie les formes d'écriture, avec beaucoup de pages en forme de récitatifs ; l'orchestre y est alors la plupart du temps d'une belle clarté, et laisse à l'interprète la possibilité de projeter le texte de manière aussi claire et audible que possible. Il y a un air, ou plutôt un arioso, dirais-je, au premier acte, que l'on appelle habituellement l'air des diamants – c'est une page où la mélodie est immédiatement reconnaissable et reste dans la tête ; et puis il y a les moments plus sombres, plus dramatiques, où l'orchestre enfle terriblement, et exige de l'interprète une puissance démesurée. Je pense ici au moment clé de l'ouvrage, quand Ariane parvient à briser la fenêtre qui occultait le souterrain ; quand la lumière entre, inondant ce lieu d'une clarté aveuglante, elle exulte – et la musique aussi ! Le problème, c'est qu'avec ces dynamiques fortissimo et la voix tout en haut de la tessiture, on a du mal à faire entendre le texte... Mais l'essentiel de l'émotion passe ici par la musique.

 

Comme le librettiste est le même Maurice Maeterlinck, et que les deux ouvrages sont créés à quelques années de distance, on compare souvent Pelléas et Mélisande de Debussy et Ariane et Barbe-Bleue de Paul Dukas.Qu'en pensez-vous ?
On retrouve la pâte littéraire de Maeterlinck, bien sûr, mais j'ai l'impression que le texte est ici plus claire et direct que dans Pelléas, qui se veut beaucoup plus symboliste. Mais on reste sur des sommets de poésie ! Quant à la musique, elle est vraiment très différente : l'orchestre de Dukas se fait souvent beaucoup plus opaque – volontairement, bien entendu – pour donner à entendre tout ce que les mots ne disent pas forcément, tout les arrières-plans psychologiques... Les couleurs de son orchestre sont superbes, que ce soit dans les moments les plus tendres, les plus ténus, ou dans les passages sombres et dramatiques.

 

Comment travaillez-vous quand vous apprenez de nouveaux rôles ?
D'habitude, je commence par lire le texte, le livret, pour bien entrer dans l'histoire et comprendre les personnages. Puis je travaille mon rôle par petits bouts, pour m'en imprégner de manière aussi naturelle que possible. Mais pour un rôle comme Ariane, rôle long et difficile, il faut plus d'un an de travail en amont, vous savez !

 

Les mélomanes toulousains ont une longue histoire d'amour avec vous. Quels sont les moments qui restent les plus marquants dans votre souvenir ?
Il y en a tant ! Je dirais dans Les Noces de Figaro de Mozart, au printemps 2002 – c'étaient en effet mes premiers pas sur les planches du Capitole ! Ensuite, jusqu'en 2008, j'y ai chanté tous les ans plusieurs rôles... Le Roi d'Ys, de Lalo, fut un grand moment – nous sommes là en 2007. L'œuvre est superbe, tout comme le rôle de Margared – et cette incroyable mise en scène de Nicolas Joel où le plateau était littéralement submergé par les eaux, comme le demande le livret. Quel souvenir ! J'ai également beaucoup aimé Le Couronnement de Poppée, où je chantais le rôle de Néron aux côtés d'Anne-Catherine Gillet en Poppée, Max Emanuel Cencic en Ottone et Catherine Malfitano en Ottavia... Et puis ce merveilleux Chevalier à Rose aussi, de Richard Strauss, au printemps 2008...
Je suis très heureuse de revenir ici, qui plus est pour un aussi beau rôle que celui d'Ariane. Mais après tant d'années, c'est un peu comme un nouveau début – et un vrai défi !