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Miguel de Cervantès et le Quichotte

L'invention du roman

 

 

Le 25 février 1615, des gentilshommes de la suite de l'ambassadeur de France, Noël Brulart de Sillery, qui recevait la visite du cardinal-archevêque de Tolède Bernardo de Sandoval y Rojas, firent état à leurs homologues espagnols de l'extraordinaire succès en France des aventures de «Dom Guichot» ˗c'est ainsi qu'était connu alors Don Quichotte. Comme ils demandaient des nouvelles de l'auteur et qu'on leur répondait qu'il était vieux et pauvre, les Français s'étonnèrent qu'un homme de ce talent fût si mal récompensé et ne reçût pas de pension royale.


Qui était donc cet écrivain un peu oublié alors, qui devait mourir le 22 avril 1616, quelques jours avant William Shakespeare?  


La vie accidentée et discrète de Miguel de Cervantès, l'écrivain le plus célèbre de la langue espagnole et le symbole de son rayonnement ˗les instituts culturels d'Espagne portent son nom de par le monde˗, continue encore aujourd'hui à cacher de nombreux mystères.


Au cours du vingtième siècle, des chercheurs ont trouvé de possibles origines marranes1 à Miguel de Cervantès. Elles expliqueraient selon certains l'anticonformisme de l'auteur et particulièrement sa réprobation des préjugés de caste dans la société de son temps. Le débat demeure ouvert. Miguel de Cervantès naît en 1547 à Alcalá de Henares, dans la région de Madrid. Son père était chirurgien barbier. La famille, composée de sept enfants, mène une vie itinérante dans le centre et le sud de l'Espagne avant de se fixer définitivement en 1566 à Madrid. C'est là que Cervantès suit  l'enseignement d'un humaniste marqué par l'érasmisme, Juan López de Hoyos. Ayant blessé en duel un jeune homme pour une querelle obscure et ayant fui la justice, Miguel de Cervantès est condamné par contumace à dix ans d'exil et choisit l'Italie où il entre au service d'Ascagne Colonna, le cardinal Acquaviva, en qualité de page. Il est ensuite attiré par le métier de soldat. Le 5 octobre 1571, au cours de la célèbre bataille navale de Lépante, embarqué sur la galère Marquesa, il est blessé au combat et perd l'usage de sa main gauche. De cette infirmité vient cette antonomase connue dans le monde hispanique : le manchot de Lépante.  En 1573, pendant le voyage qui le ramène en Espagne, il est fait prisonnier avec son frère Rodrigo par des pirates barbaresques et est conduit à Alger où il restera cinq ans. Cervantès portait sur lui des lettres de recommandations adressées au comte de Sessa et à Don Juan d'Autriche, fils bâtard de Charles Quint et amiral de la flotte espagnole, ce qui laissait supposer à ses ravisseurs  qu'il  avait de solides appuis en Espagne. Ils réclamèrent donc une lourde rançon. Après quatre tentatives d'évasion qui lui valent une étonnante indulgence, Cervantès est libéré et regagne l'Espagne en 1580. Dès lors sa vie se partagera entre sa vocation d'écrivain et divers métiers dans l'administration de l'époque, pour subvenir aux besoins de la famille qu'il a fondée en 1584. Il cherche tout d' abord à faire valoir ses droits à une pension militaire et obtient une mission à Oran, alors place forte espagnole, dont on ignore à ce jour la teneur. Il tente ensuite sans succès d'obtenir l'autorisation de passer en Amérique, reçoit finalement un poste de commissaire à l'approvisionnement aux armées pour l'Invincible Armada que Philippe II envoie,  avec le résultat qu'on connaît, à la conquête de l'Angleterre. Parallèlement, Cervantès fait ses premières armes d'écrivain. Il écrit des pièces de théâtre et publie en 1585 la première partie de la Galatea, roman pastoral dont la mode est venue en Espagne d'Italie et qui laissera des traces dans son œuvre postérieure. Ce premier succès littéraire est terni par l'échec relatif de son théâtre, Cervantès restant fidèle à un art scénique traditionnel qui est alors battu en brèche par la « comédie nouvelle » de Lope de Vega.


Depuis 1587, Cervantès sillonne les routes d'Andalousie, se loge, pour les besoins de son travail, dans les auberges, y fait des rencontres intéressantes et cocasses qui alimenteront plus tard ses nouvelles et son grand roman. La charge qu'il occupe au service de l'armée lui vaut des difficultés, dont deux excommunications ˗l'Eglise de l'époque a la main leste˗, et un emprisonnement. Après un court séjour à Madrid en 1594, il obtient un nouvel emploi dans le recouvrement des impôts royaux. Une obscure affaire de dettes est la cause d'un nouvel emprisonnement à Séville d'octobre 1597 à avril 1598. Des indices assez nombreux et concordants tendent à accréditer l'hypothèse que c'est dans la prison sévillane que Cervantès commença à écrire la première partie du Quichotte.


Nous savons peu de choses de la vie de Cervantès entre 1598 et 1604. Il partage son temps entre l'Andalousie et Madrid, vit de plusieurs expédients et se consacre surtout à la littérature. C'est pendant cette époque obscure que sont sans doute composées les Nouvelles exemplaires  qui verront le jour en 1613. Avec la mort du roi Philippe II en 1598, c'est une nouvelle Espagne qui tente de naître. Le successeur, Philippe III, a déplacé la cour à Valladolid en 1601. Cervantès s'y installe pendant un an, en 1604, mais c'est à Madrid qu'il publie l'année suivante la première partie de son œuvre majeure, L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche. C'est un succès immédiat. Une deuxième édition madrilène voit le jour avant l'été, suivie de beaucoup d'autres, et le succès s'étend à l'Europe :  en 1614 César Oudin est le premier traducteur de l'œuvre en français. En Espagne, le roman est devenu si fameux qu'un auteur indélicat, caché sous le pseudonyme d'Avellaneda, se l'approprie et publie en 1614 une très médiocre suite apocryphe. C'est pour récupérer son héros que Cervantès se voit obligé de hâter la rédaction de la Deuxième partie qui est publiée, dix ans après la première, en 1615. En 1616, affaibli par la maladie, Cervantès remet à l'imprimeur le Persilès, roman byzantin sur lequel il fondait l'espoir de sa renommée future. Le livre sera publié à titre posthume l'année suivante.  
Qu'en est-il de l'homme, de son caractère ? Quels liens se tissent entre sa vie à la fois discrète et pleine de péripéties, et le roman qui l'a définitivement rendu célèbre?  Le fait que Cervantès soit vraisemblablement issu de la lignée marrane des Torreblanca n'explique pas à lui seul la réserve critique et désabusée que l'auteur manifeste à l'endroit de certaines obsessions constitutives de la société de son temps. Si Cervantès se montre étranger à la hantise -tournant au racisme-, de la « limpieza de sangre », la pureté de sang, il doit ce choix moral à son irréductible indépendance d'esprit. Ses années d'emprisonnement lui ont appris par ailleurs tout le prix de la liberté, qu'il insuffle à l'ensemble de ses personnages, hommes et femmes confondus.


Le rôle de l'Italie est important. A Rome et à Naples, Cervantès s'est familiarisé avec la langue et la littérature italiennes, comme l'attestent dans ses œuvres les influences de Pétrarque, de Boccace, de l'Arioste et de Sannazaro. Sa lecture de théoriciens comme Castelvetro ou Robortello montrent qu'il est au fait des théories néo-aristotéliciennes sur le théâtre et du débat sur la vraisemblance. En Italie, il découvre non seulement la littérature, mais aussi une liberté de mouvement qu'il ne retrouvera guère en Espagne.


Enfin, Cervantès ne ménage pas l'hypocrisie, les conformismes et le pharisaïsme de son temps. Il montre à tout instant une fine ironie et brocarde des pratiques dévotes qui semblent creuses sans l'apport d'une sincère spiritualité. Rien ne prouve pourtant que cette attitude soit directement inspirée de la lecture d'Erasme, et il paraît plus judicieux de nous en tenir à ce que la lecture de l'œuvre cervantine dégage comme constantes : Cervantès est un esprit libre, ennemi des préjugés, un humaniste chrétien, mais formé ailleurs que dans les bibliothèques et frotté aux vicissitudes de la vie. C'est en définitive une personnalité libre et inclassable et cette liberté a évidemment quelque chose à voir avec la forme même de l'écriture romanesque, dans la mesure où cette forme est susceptible d'accepter tous les contenus.
Le critique Albert Thibaudet a dit du roman de Cervantès qu'il était « le roman des romans ». Ce jugement est vérifié à plusieurs titres. Le Quichotte se situe à la croisée d'une actualité et d'une forme littéraire qui est en train de naître. L'actualité, c'est l'irrésistible mode des romans de chevalerie qui a gagné les lecteurs espagnols de l'époque. Sainte Thérèse d'Avila n'avoue-t-elle pas avoir pris plaisir à leur lecture ? Les auteurs érasmistes espagnols condamnaient ces romans parce qu'ils les jugeaient immoraux et lascifs, alors que Cervantès les combat surtout au nom d'une catégorie esthétique qu'il veut voir respectée: la vraisemblance. La forme dans laquelle se coulera la critique humoristique de Cervantès sera ce qu'on doit considérer comme le premier roman moderne. Cervantès cependant pensait au départ à un récit court, de la taille d'une « nouvelle exemplaire », dans laquelle serait racontée l'aventure comique d'un hidalgo de La Manche, devenu fou à force de lire des romans de chevalerie et bien décidé à reproduire au hasard de ses rencontres les prouesses des héros dont il a lu les aventures. Cette folie  ˗qui classe Don Quichotte, au même titre que le héros de la nouvelle Le Licencié de verre  dans la catégorie des esprits «imaginaires», est une des obsessions de la culture occidentale de l'époque. Elle se prolonge en France, par exemple, avec Le Malade imaginaire de Molière (1673). Après une première sortie qui finit mal, Cervantès ramenait son héros au village et ainsi se terminait le coup d'essai, mais l'auteur s'est en quelque sorte pris au jeu de sa fiction : il se rend compte qu'elle peut s'enrichir d'autres aventures et d'autres personnages. A partir du noyau initial, il ajoute tout d'abord un personnage inédit -Sancho Panza- qui est le contrepoint génial de son maître et avec qui va s'établir un constant dialogue par lequel nous est dit que la réalité est toujours sujette à l'interprétation et au jugement contrasté des hommes. Avec le dialogue, c'est le théâtre qui est incorporé à la matière romanesque, et cette inclusion est grosse de conséquence pour le roman postérieur. Cervantès ajoute aussi une diversité qui concerne les personnages, les espaces et les temps. Le modèle choisi, -un voyage sur les chemins de l'Espagne du nord-est-, conduit Don Quichotte et Sancho de la Manche en passant par l'Aragon jusqu'au port de Barcelone et permet à l'auteur d'inclure le monde citadin dans sa fiction. S'il est vrai que l'action du roman n'est pas clairement datée ˗ Cervantès écrit que l'histoire se passe «il n'y a pas très longtemps», c' est-à-dire, pour nous, à la fin du seizième siècle-, il demeure attentif aux événements qui marquent l' Espagne de son temps. C'est ainsi qu'il évoque précisément la grande affaire qui trouble le milieu du règne de Philippe III, l'expulsion d'environ 300 000 morisques de la péninsule. Enfin, et pour ne donner que des exemples de la capacité qu'a le roman à faire feu de tout bois, Cervantès convoque dans le Quichotte une véritable comédie humaine riche de personnages aussi divers que plusieurs barbiers, des laquais, des étudiants, des paysans riches ou pauvres, des aubergistes, des comédiens, des brigands, des ecclésiastiques, des aristocrates, dont un duc et son épouse, sans compter l'auteur de la chronique authentique des aventures de Don Quichotte, écrite en langue arabe -Cide Hamete Benengeli-, dont le texte que nous lisons en français ne serait qu'une traduction de la traduction… C'est de cette matière complexe et variée, de ce laboratoire qui multiplie les expériences narratives que sortira mutatis mutandis le grand roman dont l'âge d'or sera le dix-neuvième siècle.


L'anecdote que nous rapportions dans les premières lignes témoigne que la France de Marie de Médicis et de Louis XIII avait accueilli favorablement ce roman venu du pays où s'édifient des châteaux imaginaires. Comment le public de l'époque avait-il lu le roman ? Sans aucun doute comme en Espagne, avec un franc sourire. Le grand âge de ce grand roman en fait un classique, un livre sérieux, alors qu'il s'agit dès l'origine d'un livre de divertissement.

 

(1) - Emprunté à l'espagnol marrano «porc», ce mot désigne, par sarcasme, un juif ou un descendant de juif d'Espagne ou du Portugal, converti au christianisme, en raison de la répugnance qu'ils éprouvaient pour la viande de porc.

 


Jean Croizat-Viallet©

 


Maître de conférences au département Études hispaniques et hispano-américaines de l'Université Toulouse Jean-Jaurès, Jean Croizat-Viallet est  spécialiste de la littérature du Siècle d'or et particulièrement de l'éloquence sacrée sous les règnes de Philippe III et Philippe IV.