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Wozzeck : imaginaire et vibration

Entretien avec Emmanuel Charles

 

Le scénographe Emmanuel Charles signe depuis de nombreuses années les décors des spectacles de Michel Fau, à l’opéra comme au théâtre (son Tartuffe lui a valu une nomination aux Molières en 2018). Avec Wozzeck, il nous plonge dans un univers fantasmagorique foisonnant d’imagination.

 

Comme scénographe, vous collaborez avec le metteur en scène Michel Fau depuis longtemps : qu’est-ce qui fait que cela fonctionne aussi bien ?

C’est mystérieux, mais j’ai tout de même l’idée que cela a à voir avec l’enfance. C’est un processus implicite, qui est sans doute de l’ordre du jeu. Je m’en suis aperçu à l’occasion de Névrotik-Hôtel, un spectacle loufoque que nous avons créé au Festival de Figeac en 2016, avec des chansons, de la comédie, du cirque : il y avait là le pianiste Mathieu El Fassi, qui créait des musiques. Nous étions en train de travailler, et soudain nous nous sommes dit que nous jouions comme aux temps de nos enfances. Cela me paraît la description la plus juste de ce qui se produit quand on travaille avec Monsieur Fau. Chaque oeuvre permet ce retour aux sources.

 

Est-ce aussi ce qui s’est passé dans votre travail sur Wozzeck ?

Pour cet opéra, nous avons été très attentifs à ce que cette histoire racontait de l’époque, celle de la création (1925) et celle de l’action (1821) ; quelle part d’humanité était exprimée par cette atmosphère sombre et inquiétante : la terreur politique, la folie, la misère, l’exclusion croissante. Assez vite l’idée du salpêtre, des mérules qui mangent l’espace a surgit. Les lieux et les âmes étaient progressivement dévorés par des champignons en croissance perpétuelle.

 

Vous parliez de contexte historique, et l’on est frappé par la précision des références. David Belugou a notamment créé des costumes d’une grande fidélité historique. Et pourtant se développe un univers fantasmatique, voire cauchemardesque, qui renvoie à l’imaginaire…

Effectivement, Michel Fau m’a demandé de créer la chambre de l’enfant pour lieu unique de l’intrique, un parti pris scénographique fort pour ce spectacle à l’origine aux décors multiples. L’idée étant de créer un espace à transformations dans lequel surgiraient personnages, situations et les nombreux éléments qui figurent au livret. Le théâtre mais peutêtre plus encore l’opéra permettent ces déformations, exagérations, un lyrisme qui arrache au quotidien et tord nos perceptions euclidiennes. C’est exactement ce que fait la musique avec le texte théâtral : elle raconte et prolonge l’histoire avec ampleur et permet toutes les audaces visuelles, comme dans les souvenirs de nos pires terreurs nocturnes.

 

Est-ce que vous travaillez en musique ?

Oui, au grand dam de mon entourage ! (rires) Je connaissais vaguement Wozzeck, je ne m’étais jamais plongé dans cette musique abstraite, terrible et extrêmement puissante du point de vue émotionnel. On est embarqué dans un tourbillon vibratoire, c’est magnifique et dérangeant.

 

J’ai une question à laquelle vous n’échapperez pas : qu’en est-il de ce gros lapin, à la fois drôle et effrayant ?

Oui, il y a ce lièvre qui fait partie des animaux mentionnés dans le livret, comme les souris, la salamandre… Il s’agissait de s’en saisir pour en faire des figures fantasmagoriques. Comme les champignons, le lièvre ne cesse de croître et d’envahir l’espace. J’ai même dû en rabattre sur mes ambitions : au départ l’animal culminait à 9 m de haut ! (rires)

 

Je voudrais en venir aux magnifiques croquis préparatoires que vous nous avez confiés. Ce qui est frappant, c’est que ce sont des oeuvres d’art en soi. Quel est le processus intime qui va de votre imaginaire à ces dessins, puis celui qui va d’une oeuvre de dessinateur ou de peintre jusqu’à un décor de théâtre ?

C’est le chemin sensible de mon métier de scénographe qui fusionne mes premières sensations aux formes abouties de la scénographie. Au début mes dessins forment un écheveau de rêveries nées des phrases initiales prononcées par le metteur en scène sur l’atmosphère de l’oeuvre. Ils sont une réponse intuitive à ce que je perçois de l’esprit général. Lorsque je les revois a posteriori, et bien que cela demeure très éloigné du dispositif créé, je sens qu’ils ont imprégné la suite, comme si des éléments de plus en plus distincts avaient émergé de cette abstraction. Ce processus intime et mystérieux se nourrit des exigences de la mise en scène, puis devient concret en maquettes à l’échelle du théâtre, peintures, sculptures, couleurs... Au fil du temps tout l’univers visuel du spectacle est créé sous l’oeil de lynx de Monsieur Fau.

Propos recueillis par Dorian Astor

 

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