Actualités

Réinterpréter la tradition

Entretien avec Kader Belarbi

Pourquoi ce goût de donner vos propres lectures de grands ballets du répertoire ? Rappelons que vous avez déjà monté Giselle, Le Corsaire, Casse-Noisette

Aujourd’hui, après dix saisons passées en qualité de directeur de la Danse du Capitole, j’ai acquis un terrain de connaissance qui me permet d’affiner mes échanges avec les danseurs et avec les chorégraphes qui viennent travailler chez nous. Cette nourriture incessante enrichit le danseur, consolide ses acquis et ouvre vers de nouveaux horizons un répertoire qui ne cesse de grandir. L’un des fondamentaux d’un Ballet est de travailler d’après une tradition qui se perpétue avec des reprises. C’est le patrimoine mais c’est aussi renouveler le répertoire avec une véritable réinterprétation de grands ballets en présence des danseurs d’aujourd’hui. De cette manière, une compagnie et les grands ballets restent vivants. C’est cela l’héritage, le répertoire et l’identité d’une compagnie. Je pense qu’il est essentiel d’être respectueux de l’usage du vocabulaire classique tout en permettant une ouverture d’esprit. C’est pour moi une liberté à s’offrir pour faire évoluer le langage et donner une nouvelle interprétation en nuançant ou en transformant ce qui existe. C’est ainsi qu’à la fin d’une création, le ballet appartient non plus au chorégraphe mais aux danseurs qui le font vivre. Mon équipe et moi-même sommes là pour conserver une fidélité et une cohérence. Les danseurs, eux, incarnent le ballet et ajoutent au répertoire leur nouvelle signature.

 

Pourquoi Don Quichotte ?

Parce que c’est… Un roman picaresque. Un grand ballet de l’histoire de la danse. Des personnages pittoresques. Don Quichotte, ridicule et touchant. Sancho, ventru et poltron. La Dame des pensées parmi de belles naïades. Les amours croustillantes de Kitri et Basilio. Des aventures extravagantes aux quiproquos loufoques. Humour et virtuosité des scènes dansées. Une musique festive et colorée à la flamme espagnole. Revivifier le répertoire avec un nouveau Don Quichotte. Une aventure menée tambour battant !

 

En quoi consiste votre version ?

Quatre siècles après la parution du roman de Cervantès, Don Quichotte reste l’un des chefs-d’œuvre de la littérature. La popularité du roman a entraîné dans son sillage une kyrielle de textes, d’expositions, de spectacles... J’ai lu avec plaisir les deux tomes de Cervantès qui sont une profusion d’épisodes truculents et d’aventures extravagantes. C’est la figure de Don Quichotte qui m’intéresse tout particulièrement. Il s’agit encore aujourd’hui d’une icône que beaucoup de monde s’accapare en l’incarnant avec les traits et les caractéristiques du héros grotesque, ridicule, romantique, idéaliste... Les versions du ballet présentent presque toujours le personnage de Don Quichotte de manière amoindrie. Je ne souhaitais pas qu’il reste planté de côté sur la scène alors qu’il est le protagoniste de ces aventures avec son comparse Sancho Panza. Il s’agissait donc d’inscrire un fil conducteur avec les deux personnages que sont le chevalier errant et l’écuyer poltron. Tout au long du ballet, Kitri demeure pour Don Quichotte une vision fantasmée de Dulcinée. Pour clarifier l’intrigue, j’ai abandonné le personnage du grotesque « dandy » Gamache (il y a du Gamache dans Don Quichotte) et celui d’Espada, car c’est de Basilio que je fais un torero. Rares sont les ballets où l’on comprenait que Basilio était un barbier, d’autant plus qu’il est souvent vêtu d’un pourpoint de torero. Dans ma version, il devient aux yeux de Kitri le plus beau torero du monde et prend tout son sens. Ce resserrement des personnages rend plus consistants Don Quichotte et Basilio. J’ai aussi renforcé les rôles de Mercedes et d’Estéban, le couple de gitans, amis de Kitri et de Basilio. Suite à mes recherches musicales, j’ai ajouté de nouvelles compositions et transcriptions du seul compositeur Ludwig Minkus. Je me suis amusé à réagencer des séquences pour être le plus cohérent possible dans le déroulé musical du livret. Au deuxième acte, j’ai imaginé un marais. De belles naïades apparaissent avec leur reine et correspondent au corps de ballet féminin, toujours souhaitable comme parenthèse blanche et symbole des ballerines sur pointes. Le ballet est composé de trois actes. Il sera dense, coloré et festif.

 

Au vu de vos créations, je pense notamment à La Bête et la Belle et à La Reine morte, il est clair que vous adorez raconter des histoires. Quelle est votre approche créatrice ?

Tout peut servir de point de départ à la création. Je pense que toute abstraction est l’infime partie d’une figuration et donc, à l’origine, une véritable petite histoire. Comme un collecteur, je ramasse les éléments qui m’intéressent d’une histoire, d’une légende, de faits, d’événements et de tout ce qui s’y rattache. Muni de ce « panier à provisions », je décante et mesure les nécessités absolues et les abandons possibles. Là en l’occurrence, il y avait un contenu déjà existant sur Don Quichotte dont il fallait que j’oublie parfois l’existence pour me laisser guider vers ma propre inspiration. C’est un canevas qui se met en place et qui évolue sans cesse vers ce que j’appelle un bon scénario musical dansé. Il évolue constamment en anticipation, en fonction des rencontres avec le compositeur ou le chef d’orchestre, ou au cours des essayages des costumes et des accessoires, avec la concrétisation progressive des décors et la plupart du temps dans l’échange constant avec les danseurs dans le studio. Je ne connais jamais le résultat mais tout se découvre et se dévoile au fur et à mesure et il faut essayer de rester cohérent avec la meilleure des inspirations. Un théâtre offre un temps souvent contraint pour une création. Je me plie à un cadre pour répondre au calendrier souhaité. Il y a en ce sens une dynamique d’urgence qui vous oblige à un processus de création très ramassé. Pour ce Don Quichotte, lors de sa création en 2017, j’ai dû programmer trois périodes de répétitions, envisager en amont les séquences à mener et créer le spectacle en même temps que le déroulement normal d’autres répétitions et de productions de la saison. C’est un drôle d’exercice dont on s’arrange : ne dit-on pas que de la contrainte naît la liberté ! 

Propos recueillis par Carole Teulet

 

En savoir + sur Don Quichotte de Kader Belarbi

Du 22 au 31 décembre 2022

 

Crédit photo
► Sancho Panza (Nicolas Rombaut) berné par les villageois, Don Quichotte, Ballet du Capitole, 2017 © Sasha Gouliaev
► Philippe Solano (Estéban, le chef des gitans), acte II de Don Quichotte, Ballet du Capitole, 2017 © Sasha Gouliaev