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Michel Fau

Elektra, ou la justesse de l'excès

 

 

Michel Fau est acteur, chanteur et metteur en scène. D’abord égérie du théâtre d’Olivier Py, il mène une carrière de théâtre et de cinéma aux côtés des plus grands, et fascine par son éclectisme et sa liberté artistique.
Il est considéré aujourd’hui comme l’un des comédiens et metteurs en scène les plus importants de la scène française. Après Ariane à Naxos en 2019, Michel Fau revient au Capitole et signe la mise en scène d’un autre chef-d’oeuvre de Strauss, Elektra.


Entretien avec Michel Fau

 

Quel lien entretenez-vous avec l’oeuvre de Richard Strauss ?
Ma passion pour lui est née justement lorsque j’ai découvert Elektra, en 1991, au Chorégies d’Orange, et j’en ai été bouleversé. Par la suite, je me suis plongé dans son oeuvre. Je suis fasciné à la fois par son insolence musicale, par ses références aux styles anciens, mais aussi par son incroyable virtuosité dans le mélange des genres. Ariane à Naxos, par exemple, est une oeuvre à la fois tragique et farcesque. Même dans Elektra ou Salomé, qui sont des opéras extrêmement violents, il y a des moments grotesques. Cette ambivalence me touche.

Vous êtes connu pour être un maître de l’excès, de l’excentrique : approchez-vous également Elektra par ce biais-là ?
C’est plutôt Elektra qui me pousse à l’excès ! C’est une oeuvre si radicale, dans la modernité de la musique de Strauss comme dans la réinterprétation du tragique grec par Hofmannsthal, qu’elle permet, voire impose d’aller très loin. Je pars toujours de l’oeuvre pour tenter de me renouveler. Or Elektra parle d’une hystérie paroxystique, d’un rapport mère-fille absolument maladif : il ne faut pas essayer de contourner le problème. Certains metteurs en scène, effrayés par cette hystérie, cherchent à calmer le jeu. Elle est très dérangeante, mais on n’interprète pas de tels rôles du bout des doigts, il faut rompre les digues.

Quelle esthétique avez-vous choisie pour cette production ?
Hofmannsthal avait refusé à la fois toute esthétique antiquisante et toute réactualisation de la pièce : il voulait que le décor n’exprime rien de réaliste, seulement l’impasse psychique d’Elektra. J’ai essayé de respecter ce refus, mais c’est un défi compliqué : il faut inventer tout un monde esthétique. Le plus important, c’est de ne jamais tomber dans le sordide : une tragédie, c’est effrayant mais éclatant. La musique de Strauss est une explosion de vie. La mort n’est qu’une extrémité, mais les personnages sont de grands vivants. C’est pourquoi j'ai aimé travailler avec le peintre et sculpteur Phil Meyer, en collaboration avec le scénographe Hernán Peñuela : le décor peint sera assez abstrait, avec des couleurs chatoyantes qui rappellent parfois Klimt. Meyer est jeune, libre, sans préjugés.

C’est à Christian Lacroix que vous avez confié la conception des costumes : pourquoi ce choix ?
Pour les mêmes raisons. Je voulais qu’il exalte ce en quoi il excelle : une théâtralité baroque, à la fois somptueuse et décadente. Lorsqu’on lit les indications d’Hofmannsthal pour le costume de Clytemnestre, on dirait qu’il songeait à Lacroix ! Christian sait exprimer à la fois l’élégance, le raffinement, mais aussi l’effondrement d’un monde. Et même si Elektra, dévorée par son serment, est en haillons à force de se négliger, on doit sentir qu’elle a été autrefois richement vêtue. J’ai travaillé sur plusieurs spectacles avec Lacroix, nous avons développé une véritable complicité, car il fait pour les costumes ce que j’essaie de faire pour la mise en scène : réinventer tout un monde à partir de références historiques transfigurées.

Vous connaissez bien l’opéra, mais vous êtes, profondément, un homme de théâtre. Comment se confronter à une musique comme celle d’Elektra, sidérante, énorme, qui envahit tout l’espace théâtral ?
Il ne faut pas lutter, mais se laisser porter par ce torrent, qui nous malmène par la puissance de ses contrastes. Mais je crois aussi que le texte – et celui d’Hofmannsthal est un très grand texte – peut nous aider : il faut le prendre au sérieux, et même au pied de la lettre. Ce qui y est dit est extrême, aussi extrême que la musique. Il faut l’accepter, et tout devient alors beaucoup plus simple. Il y a une simplicité tragique, contrairement au drame, qui est toujours compliqué : à partir du moment où on trouve cette simplicité dans l’excès tragique, on trouve la justesse.

Comment travaillez-vous avec les chanteurs ? Cette justesse de l’excès ne se trouve-t-elle pas également dans la direction d’acteur ?
Trop souvent, les metteurs en scène n’exigent des interprètes de la sobriété que parce qu’ils ont peur des clichés associées aux chanteurs d’opéra. Moi, je cherche au contraire à les aider à assumer cette expressivité surdimensionnée. Il faut être conscient de la difficulté à laquelle ils sont confrontés. Je ne suis pas un chanteur, plutôt un acteur qui chante, mais lorsque j’ai incarné Ménélas dans La Belle Hélène, je me suis rendu compte de cette difficulté à chanter sur scène avec un orchestre, tout en interprétant un rôle. J’ai un respect total pour les chanteurs, ce qui ne m’empêche pas de les pousser dans leurs retranchements ! Les grands opéras, comme ceux de Strauss, de Wagner ou de Verdi, sont par nature excessifs : il faut aller à fond dans cette énormité, car elle est profondément humaine.

Une telle énormité est-elle compatible avec un jeu qu’on pourrait appeler « psychologique » ?
Le terme de psychologie ne me dérange pas, on ne peut certainement pas en faire l’économie, surtout dans les opéras des XIXe et XXe siècles. Hofmannsthal est fasciné par la psychanalyse, et le complexe d’Électre est une réalité psychique. Tous ces personnages sont malades, empoisonnés par la famille. L’horreur familiale, c’est toute la tragédie grecque ! On voit aujourd’hui des gens effarés qu’il y ait de l’inceste, de la violence familiale – mais n’ont-ils pas lu Eschyle ? C’est épouvantable évidemment, mais inhérent à l’histoire de l’humanité. La famille a quelque chose d’infernal, toute la littérature le sait. C’est quelque chose qui m’anime – même si ma mère est formidable ! (rires) Évidemment, il faut avoir les interprètes capables de porter l’excès tragique, cette psychologie monstrueuse, entre la terreur et le grotesque.

C’est le cas dans la production du Capitole ?
Absolument ! J’ai la chance d’avoir des interprètes extraordinaires, et qui n’ont peur de rien ! Je tiens d’ailleurs à rendre hommage au directeur artistique du Théâtre du Capitole : Christophe Ghristi non seulement maîtrise souverainement l’histoire de l’opéra, mais il a un goût très sûr dans son choix des distributions. Pour moi c’est extrêmement important : il m’est arrivé de refuser des propositions de mise en scène d’opéra parce que la distribution ne me semblait pas à la hauteur de l’enjeu. Or, à Toulouse, le niveau est vraiment exceptionnel, et je suis toujours très heureux au Capitole !

Propos recueillis par Dorian Astor

 

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