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Rusalka, l'amour au prix de l'identité

Entretien avec Anita Hartig

 

 

La magnifique soprano roumaine, qui a été membre de la troupe du Staatsoper de Vienne de 2009 à 2014, mène aujourd’hui une carrière internationale qui la conduit du Metropolitan Opera de New York à l’Opéra de Paris, du Covent Garden de Londres à la Staatsoper de Berlin. Familière des plus grands rôles (Susanna, Pamina, Mimì, Micaëla, etc.), elle a été notamment, à l’Opéra national du Capitole, une bouleversante Marguerite (Faust) en 2016 et une inoubliable Traviata en 2018. Aujourd’hui, elle revient à Toulouse pour des débuts attendus : le rôle-titre de Rusalka, qu’elle attend avec impatience, concentration, mais surtout une joie chaleureuse et communicative.

 

Vous allez chanter votre première Rusalka : est-ce une étape importante dans votre carrière ?

Je suis si heureuse de faire mes débuts dans ce rôle à l’Opéra national du Capitole, une maison qui a fait preuve de bienveillance tout au long de ma carrière et où j’ai eu le plaisir de chanter mes rôles préférés : Marguerite, Violetta et à présent Rusalka. Ce dernier rôle est évidemment très important, riche de multiples facettes, et je souhaitais l’ajouter à mon répertoire en raison du défi qu’il représente. Outre le défi d’une langue, le tchèque, que je n’ai encore jamais chantée, il sollicite la voix avec des passages tantôt dramatiques, tantôt lyriques, une tessiture parfois plus grave, et une vraie complexité psychologique. Je suis très impatiente d’explorer, en répétition et devant le public, le rôle en entier sur la scène, avec l’orchestre et les collègues.

 

Comment vous préparez-vous à ce rôle ?

Comme toujours, je me plonge d’abord dans la musique. Puis je lis le texte et tente de le mémoriser, les nombreuses rimes m’y aident beaucoup. Je traduis chaque mot et sollicite l’aide de collègues qui ont l’expérience du tchèque. Il est certain que cela a nécessité plus de temps que d’apprendre un rôle en italien, en allemand ou en français, surtout qu’à la même période j’ai dû apprendre un autre rôle que je n’avais jamais chanté, en russe cette fois. C’est un grand défi, et je suis sûre que je pourrai beaucoup enrichir le personnage, la langue et la musique pendant les répétitions. Psychologiquement c’est intéressant, car je n’avais jamais interprété de personnages fantastiques ou surnaturels, en tout cas pas d’une telle ampleur et complexité. Je suis impatiente également d’échanger avec le metteur en scène, Stefano Poda, et le chef d’orchestre, Frank Beermann : ce sera ma première collaboration avec eux et je veux faire mon possible pour intégrer leur approche du rôle. Je m’inspire de tout ce qui peut m’aider à trouver le langage corporel et expressif de cette créature : collègues, cinéma, littérature, etc. C’est passionnant !

 

 

Quelle est pour vous la portée symbolique de cette histoire ?

L’histoire de Rusalka possède un grand nombre de dimensions et de significations cachées. Comme dans une relation, il faut passer du temps avec quelqu’un pour le connaître. Rusalka elle-même est en quête de connaissance : elle aspire à avoir une âme comme les humains, pour comprendre ce qu’ils ressentent. Elle pourrait être un symbole d’innocence, comme ces enfants qui découvrent le monde en se heurtant à lui. Ils identifient peu à peu toute la gamme des sentiments et leur profondeur. Rusalka est prête à de grands sacrifices : par amour pour le prince, quitter la nature qui est son élément et devenir humaine, risquer de perdre son identité et sa famille. Faire l’expérience de l’humanité implique la blessure et la souffrance. Peut-être est-ce le chemin de la maturité ? D’un autre côté, peut-être ne faut-il pas renier sa propre nature par amour au point de devenir quelqu’un d’autre. Il faut rester soi-même, sincère, et même accepter de renoncer à un amour qui nous détruira. Finalement, Rusalka est piégée entre les deux mondes, sans identité véritable ; comme elle le dit au dernier acte : « Ni morte ni vivante, ni femme ni fée, je suis chimère, j’erre, maudite ! » Elle ne trouvera le salut qu’en donnant au prince le baiser de la mort. Et encore la fin estelle ambiguë : on ne sait exactement si elle redeviendra jamais elle-même.

 

Cet opéra est célèbre pour présenter un étrange paradoxe : le rôle-titre reste muet pendant tout l’acte II. N’est-ce pas un extraordinaire défi pour une chanteuse ?

En effet ! L’accord passé avec la sorcière Ježibaba stipule que Rusalka n’obtiendra d’apparence humaine qu’au prix de la perte de sa voix. Je n’ose imaginer, comme chanteuse bien sûr mais en général comme être humain, combien une telle perte doit faire souffrir. La voix est notre identité, notre âme, le médium de tous nos sentiments. La berceuse d’une maman qui nous rassure, nos déclarations d’amour, nos cris de joie ou de douleur, toujours la voix régule notre monde intérieur. En être privé doit être une expérience horrible ! Alors oui, c’est étrange de devoir rester sur scène sans rien dire ni chanter ! Mais j’aime le jeu d’actrice, la recherche d’autres modes d’expression. Et puis, entre nous, cela me permet de reposer un peu ma voix !

 

Vous avez été notamment une merveilleuse Traviata sur la scène du Capitole en 2018. Êtes-vous heureuse de revenir dans notre maison ? 

 

Absolument ! Comme je le disais au début de notre entretien, l’Opéra national du Capitole occupe une place importante dans  ma carrière. J’y ai fait mes débuts en Marguerite dans le Faust de Gounod, puis j’ai eu la chance de participer à cette sublime production de La Traviata mise en scène par le regretté Pierre Rambert. J’adorais sa sensibilité, son dévouement à notre art, sa compréhension des artistes. Il me manque terriblement. Paix à son âme. J’espère que Rusalka remportera un grand succès, pour moi-même bien sûr mais surtout pour la maison et son public, pour lesquels j’ai une grande affection. Je sais que toute l’équipe réunira ses efforts pour leur offrir un merveilleux résultat.

 

Un message pour le public toulousain ?

Je suis impatiente de vous retrouver, de pouvoir vous remercier de votre soutien constant au fil des années, de m’accueillir à nouveau dans cette ville splendide. J’espère vous divertir, vous émouvoir. J’espère que nous vivrons ensemble des moments magiques dans cette prestigieuse maison. J’ai hâte !

 

Propos recueillis par Dorian Astor pour le Vivace n°14

Découvrez le Vivace n°14 en intégralité

 

 

Crédit photo

Anita Hartig © Fanny Bergé
Anita Hartig dans La Traviata de Verdi, mise en scène de Pierre Rambert, Opéra national du Capitole, 2018 © Mirco Magliocca
Edvard Munch, La Sirène, 1896. Collection privée © Bridgemann Images