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Jenůfa : "Tout est grâce"

Entretien avec Nicolas Joel

L’homme qui a été le directeur du Théâtre du Capitole (1990-2009) puis de l’Opéra de Paris (2009-2014) s’apprêtait à reprendre à Toulouse sa mise en scène de Jenufa créée en 2004. Sa disparition, en juin 2020, nous a privés d’une grande figure de l’art lyrique, qui frappait par la sureté de son goût et la profondeur de sa vision. En février 2020, il nous avait accordé un entretien autour du chef-d’oeuvre de Janácek. Aujourd’hui, pour la première reprise au Capitole d’une mise en scène de Nicolas Joel depuis qu’il nous a quittés, ses propos sur la grâce revêtent une dimension particulièrement émouvante.

Jenůfa est d’abord un drame d’une grande intensité. Qu’est-ce qui vous a frappé dans cette tragique histoire d’infanticide ?

L’histoire de Jenůfa est évidemment très impressionnante. Janácek a accompli de manière particulièrement spectaculaire ce grand tournant de l’opéra qui a consisté à s’intéresser aux humbles, aux paysans, aux villageois, à saisir dans des destins presque anonymes ce qu’il y a d’universellement tragique. La pièce de théâtre dont il s’est inspiré, écrite par Gabriela Preissová quatorze ans plus tôt, est elle-même étrange et troublante, on comprend que Janácek ait été attiré par un tel texte. Mais au-delà d’un certain caractère régionaliste et réaliste de la pièce, en vogue à l’époque, il est parvenu à rendre avec une force inouïe la relation entre Kostelnicka, la Sacristine, et Jenůfa, sa belle-fille. Sans oublier la grand-mère. Un tel portrait de femmes, sur trois générations, est peut-être unique dans le théâtre occidental.

Et qu’en est-il des personnages masculins ?

Honnêtement ? De ces hommes, il n’y a pas grandchose à dire... Je me souviens de ce que me confiait mon maître, le grand Patrice Chéreau : il lui arrivait d’« oublier » de mettre en scène certains personnages, pour la bonne raison qu’il les trouvait idiots (rires). Et de fait, les personnages masculins de Jenůfa ne sont pas très intéressants, ils ne parviennent pas à s’élever au-dessus d’une certaine dimension accessoire qui, finalement et par contraste, renforce la grandeur exceptionnelle des figures féminines.

Vous parliez de réalisme. Comment l’avez-vous abordé dans votre mise en scène ?

Ce réalisme est sans doute inévitable, mais il me paraît essentiel à la compréhension de l’ouvrage. Pour moi même comme pour le décorateur Ezio Frigerio, le plus important était d’ouvrir à une dimension poétique qui puisse déjouer le risque de lourdeur et de limitation qui menace toujours le réalisme.

Vous avez respecté l’époque et le lieu de l’action : un village de Moravie au XIXe siècle. N’avez-vous pas songé, précisément en raison des risques du réalisme, à une transposition ?

Je ne pense pas que l’on puisse transposer l’action en un autre lieu et à une autre époque sans perdre l’identité musicale et dramaturgique de Jenůfa. Quand on voit le mal que se donne Janácek pour évoquer à l’orchestre l’atmosphère villageoise, et jusqu’au cliquetis du moulin à eau, je ne vois pas pourquoi, moi, j’irais chercher autre chose et contrarier cette couleur. Je suis intimement convaincu que celle-ci passe par la musique et qu’elle en est indissociable.

Quand j’étais jeune, j’ai beaucoup voyagé en Bohême et en Moravie. Dès les premières mesures de Jenůfa, je me trouve à nouveau transporté parmi ces paysages. Cette musique est profondément liée à son territoire, comme celle de Vivaldi, par exemple, l’est à Venise.Je dois avouer que je suis littéralement ensorcelé par l’orchestre de Janácek, et c’est sans doute la raison pour laquelle je suis, face à l’ouvrage, plus sensible à l’atmosphère qu’à l’anecdote. Et à un état d’esprit tout à fait particulier à ce compositeur.

Comment décririez-vous cet état d’esprit ?

Je me souviens qu’à l’époque où nous avions créé le spectacle, en 2004, c’était la première fois que Jenůfa était donné au Capitole. Beaucoup de Toulousains ne connaissaient pas l’ouvrage. Dans mon travail, j’avais veillé à ce qu’on ne risque pas de confondre Janácek avec une sorte de … Puccini allemand (et Dieu sait si j’aime Puccini !). D’une certaine manière, il y a chez Puccini quelque chose de dépressif et de cruel, un caractère presque retors, dont Janácek est absolument exempt : celui-ci possède au contraire, non pas une innocence, mais une simplicité, dans le meilleur sens du terme, une immédiateté extraordinaire qui fait toute sa singularité et que le public perçoit aussitôt.

Qu’est-ce qui vous touche le plus dans Jenůfa ?

C’est quelque chose qui illumine le personnage principal, et qu’on pourrait appeler la grâce. Vous souvenez-vous de ce merveilleux passage du Journal d’un curé de campagne de Bernanos ? Un moribond qui a attendu en vain l’arrivée du prêtre qui devait l’absoudre, prononce ces derniers mots : « Qu’est-ce que cela fait ? Tout est grâce ». Que voulez-vous ajouter à cela ? Je serais bien incapable de définir la grâce. Jenůfa et Kostelnicka sont toutes deux de malheureuses victimes. Mais la seconde n’a pas été touchée par la grâce, elle ne possède pas cette capacité de résilience infinie qui caractérise Jenůfa et qui l’éclaire de l’intérieur. C’est indescriptible.

Est-ce que nous autres, spectateurs contemporains, pouvons encore être sensibles à cette dimension ?

À notre époque déchristianisée, je ne sais pas comment le spectateur peut accueillir l’incommensurabilité de cette grâce. Mais on peut recevoir la musique de Janácek, la grâce passe par la musique. Et puis vous savez, on est toujours un peu surpris par les capacités d’introspection et de spiritualité dont sont capables les spectateurs. Aller à l’opéra écouter une oeuvre dans une langue étrangère que l’on ne comprend pas, c’est déjà une démarche particulière, une disponibilité d’une qualité très spéciale. Et je crois que cette disposition invite à accueillir toute la spiritualité de Jenůfa, qui reste pour moi l’une des plus belles partitions de tous les temps.

Que diriez-vous à un spectateur s’apprêtant à découvrir Jenůfa ?

Si j’osais, je lui glisserais à l’oreille : laissez-vous toucher par la grâce. 

Propos recueillis par Dorian Astor

► © Patrice Nin