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Rossini dans les veines

Entretien avec Florian Sempey

À trente-trois ans, le baryton bordelais mène une carrière fulgurante. Avec sa voix chaude et brillante, son jeu d’une inépuisable énergie, il est devenu un Figaro de légende, réclamé sur les plus grandes scènes du monde. C’est dans ce rôle-fétiche qu’il fera ses débuts à l’Opéra national du Capitole. L’occasion pour nous de le faire parler du rôle, et de Rossini, son compositeur de coeur.

 

Que s’est-il passé avec Figaro pour qu’il devienne le rôle emblématique de votre carrière ?

Je suis, depuis l’enfance, viscéralement attaché au Barbier de Séville, et à Rossini en général. Ma famille maternelle est italienne, un buste du compositeur trônait chez mes grands-parents (il est toujours chez moi aujourd’hui) et Le Barbier est le tout premier opéra que j’ai entendu au disque. Dès mon entrée au conservatoire de Bordeaux dans la classe de Maryse Castets, qui est toujours mon professeur de chant aujourd’hui, j’ai souhaité travailler le rôle dans son intégralité. Mais je ne l’ai abordé à la scène qu’en 2012, à l’Opéra de Bordeaux justement. Puis est venue une production à Saint-Étienne, sous la direction du regretté Alberto Zedda, le plus grand spécialiste rossinien de notre temps, qui m’a tout de suite invité à le chanter au Festival Rossini de Pesaro. À partir de ce moment-là, ça ne s’est plus jamais arrêté : Paris, Londres, Rome, les Chorégies d’Orange, etc. C’est aujourd’hui un immense bonheur pour moi de faire mes débuts au Capitole avec mon cher Figaro !

 

Vous êtes le Figaro de notre temps, mais quel Figaro êtes-vous ?

Mon interprétation a évolué au fil du temps, naturellement. Lorsque j’ai commencé à le chanter, je ne voyais que son côté pétillant, fougueux, cette gaîté qu’il fait rayonner partout autour de lui. Peu à peu, je me suis rendu compte combien il était mû par ses intérêts personnels, et au premier chef par l’argent. Il porte en lui une profonde haine de classe, que ce soit envers l’aristocratie incarnée par le comte Almaviva ou la bourgeoisie représentée par Bartolo. Chez Beaumarchais, cette dimension éclatera au grand jour dans Le Mariage de Figaro, mais elle couve tout au long du Barbier. Figaro frise l’obséquiosité avec Almaviva, parce qu’il en a après son argent, mais il n’a aucune sympathie pour lui.

Avec Rosina, il a trouvé plus malin que lui, comme il le dit lui-même. Toute cette intrigue l’agace, il est impatient d’en finir : d’ailleurs, il ne cesse de presser tout le monde : presto, presto ! J’ai voulu explorer la face sombre du personnage, et faire jouer la dualité entre la joie et le ressentiment. C’est dans la production de Laurent Pelly, aux Théâtre des Champs-Élysées en 2017, que j’ai pu commencer à approfondir cette ambivalence, non seulement psychologiquement, mais aussi vocalement.

 

Venons-en justement à la vocalité : n’est-ce pas un rôle difficile de ce point de vue ?

Terriblement difficile ! C’est à Zedda que je dois d’avoir compris ce qu’exigent réellement la lettre et l’esprit de cette partition. D’abord, il m’a mis le nez sur ce qui est exactement écrit – or, excusez moi de le dire, cette attention manque à beaucoup d’interprètes du rôle, qui cachent sous la verve comique une certaine approximation musicale. Et puis il m’a fait ajouter, selon la pratique de l’époque de Rossini, des passages ornementés d’une redoutable difficulté.

On est habitué à la virtuosité du rôle féminin, mais on oublie que Figaro en réclame tout autant, comme on le voit par exemple dans son duo avec Rosina, où ils chantent les mêmes coloratures. C’est d’ailleurs une spécificité de Rossini que d’exiger la même virtuosité pour toutes les tessitures, de la basse au soprano – bref, c’est du Bel Canto ! La précision est une condition sine qua non de cette musique, on doit entendre tout ce qui est écrit. La musique de Rossini a bénéficié, depuis une quarantaine d’année, d’une véritable résurrection historique, qu’il s’agisse des ouvrages ou de la pratique d’exécution. Or Figaro est quasiment le seul rôle qui n’ait pas été dépoussiéré, et qu’on charge trop souvent encore des mauvais habitudes d’une tradition aujourd’hui dépassée. Je m’efforce de lui rendre toute sa dignité musicale.

 

Parlez-nous des fameux ensembles chez Rossini, comme le vertigineux finale du premier acte du Barbier

Extraordinaire ! En fait, un ensemble de Rossini, c’est un gros bazar organisé (rires). De l’extérieur, on n’y comprend rien (et c’est volontaire, parce que ce sont toujours des moments de grande confusion des personnages, qui disent eux-mêmes qu’ils ne comprennent plus rien à ce qui se passe !), et de l’intérieur c’est une mécanique incroyable, réglée comme une horloge. Chaque ligne de soliste est un air en soi, et c’est ainsi que je travaille. Sauf qu’un ensemble, c’est six ou huit airs chantés en même temps ! Il faut un long temps de préparation, commencer à un tempo très lent puis accélérer. Puis encore des jours et des jours de répétitions pour mettre cela en place à la perfection avec les collègues et l’orchestre. C’est très difficile, mais jouissif !

 

Vous chantez également d’autres rôles rossiniens : lesquels ? 

Il y a d’abord Dandini, dans La Cenerentola., que j’ai beaucoup chanté et qui est encore inscrit souvent à mon agenda. Voilà à nouveau un rôle de baryton d’une extrême virtuosité ! Et puis Raimbaud dans Le Comte Ory : je devais le chanter à Monte-Carlo, mais le premier confinement nous a malheureusement interrompus le jour de la générale piano. Même chose pour le rôle de Taddeo, dans L’Italienne à Alger, que je devais faire à Marseille, et qui a été reporté. Bientôt viendra le poète Prosdocimo, dans Le Turc en Italie à Madrid. Très prochainement va sortir mon premier album solo, Figaro ? Si !, dans lequel j’aborde des rôles plus rares : L’Occasione fa il ladro, La Scala di seta, etc.

 

Vous évoquiez tout à l’heure vos ascendances italiennes. Parliez-vous italien dès l’enfance ?

Malheureusement non. Lorsque ma grand-mère est arrivée en France, l’italien a été proscrit à la maison, comme cela arrivait souvent dans cette génération d’immigrés concentrés sur l’assimilation. Elle ne parlait italien qu’au téléphone, avec ses cousins restés au pays.

J’aurais tellement aimé le parler avec elle ! Ma mère et ses frères ne l’ont jamais appris. Je m’y suis mis tout seul, à l’occasion de mes nombreuses productions en Italie. Je suis heureux d’avoir en quelque sorte réintégré cette langue dans la famille ! J’ai cet héritage dans le sang, je crois que Rossini me coule dans les veines ! 

 

 

À propos de sang italien : et Verdi ?

Ah Verdi… Bien sûr, l’autre grand compositeur de ma vie. Je rêve de chanter Nabucco et Macbeth. Mais plus tard !

 

Propos recueillis par Dorian Astor

© Cyril Cosson – Occurrence , Museo Civico Bibliografico Musicale, Bologne © DR , © Javier del Real

 

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