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Soleil noir

Entretien avec Emiliano Gonzalez Toro

Le ténor Emiliano Gonzalez Toro a chanté les chefs-d’œuvre des XVIIe et XVIIIe siècles avec les plus grands ensembles et les plus grands chefs. Interprète acclamé de L’Orfeo de Monteverdi, c’est pour partager sa vaste expérience du Seicento italien qu’il crée avec Mathilde Étienne l’ensemble I Gemelli en 2018.

Le 25 janvier, Emiliano Gonzalez Toro et la harpiste Marie-Domitille Murez consacrent leur Midi du Capitole à la figure fascinante de Francesco Rasi (1574-1621). Ténor, poète et compositeur, Rasi fut l’un des artistes les plus appréciés de son temps. Parangon de l’humanisme apollinien du premier baroque et pourtant personnalité sombre, voleur et assassin, à l’image de Gesualdo dont il fut sans doute un proche, il incarne l’oxymore nervalien : « le Soleil noir de la Mélancolie ».

Que sait-on de Francesco Rasi ?
On sait qu’il est né en 1574 à Arezzo, qu’il a été l’élève de Caccini et qu’il est entré au service du duc de Mantoue en 1598. Il était une véritable star : tous les compositeurs se l’arrachaient. Il crée les grandes œuvres de Peri, Caccini, Da Gagliano, etc. et Monteverdi lui confie le rôle-titre de L’Orfeo, créé en 1607 à Mantoue. En 1610, il est condamné à mort pour le meurtre d’un serviteur de sa belle-mère et tentative de meurtre sur celle-ci ! Mais grâce à l’intervention du duc de Mantoue auprès du grand-duc de Toscane, il fut gracié. L’époque était truffée d’immenses artistes capables d’émouvoir aux larmes leur public et d’être sulfureux, voire maléfiques, dans la vraie vie ! On pense évidemment à Gesualdo, prince, compositeur et… meurtrier. Mais la particularité de Rasi, c’est qu’il fut si bien protégé par ses mécènes qu’il put couler des jours plutôt tranquilles. À la fin de sa vie (il meurt en 1621), il se consacre surtout à la composition.

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à lui ?
Cet intérêt est né du long travail de notre ensemble I Gemelli sur L’Orfeo. Voulant cerner la personnalité et le style du créateur du rôle, je me suis aperçu non seulement de son importance comme interprète, mais aussi comme compositeur. Son œuvre est pratiquement inconnue, et nous voulions la réhabiliter. La proximité, voire la gémellité avec l’écriture de Monteverdi est impressionnante : dans son « Indarno Febo », les vocalises sont d’une troublante similitude avec celles du fameux « Possente Spirto », l’air central d’Orfeo. Ce n’est pas du plagiat, mais une communauté profonde.

Quel est le type de vocalité de Rasi ?
La musique écrite pour lui atteste la longueur redoutable de son souffle et sa virtuosité stratosphérique, à une époque où les voix ne sont pas encore très développées. Sa tessiture est assez grave, on le qualifierait aujourd’hui de baryténor. Évidemment, sa qualité principale, celle qui était exigée en priorité en cette époque du premier baroque, c’est son art de la rhétorique et de l’expression : déclamation impeccable, mise en valeur du texte, grande souplesse dynamique. D’ailleurs, Caccini comme Peri ont écrit pour lui, alors qu'ils appartiennent à deux écoles très différentes et concurrentes : le premier privilégie la vocalité et la virtuosité, le second défend la primauté du texte déclamé, l’art du recitar cantando. Partitions et contemporains en témoignent.

Vous vous sentez proche de sa voix ?
Ce serait présomptueux de le prétendre. Je peux seulement dire que, depuis l’adolescence, la vocalité du premier XVIIe siècle m’a toujours beaucoup interpellé. À l’époque de mes études à Genève, on ne poussait pas les jeunes chanteurs à aborder un répertoire postérieur à Mozart, et on passait beaucoup de temps sur les Arie antiche… Un jour on m’a confié une partie dans le Lamento della Ninfa de Monteverdi, et je me suis senti chez moi, instinctivement. Depuis une dizaine d’années, j’ai beaucoup approfondi ma conception de cette musique, j’ai analysé l’écriture, le contexte historique, la rhétorique. C’est de ce désir qu’est né notre ensemble I Gemelli, un véritable laboratoire que nous avons fondé avec mon épouse Mathilde Étienne en 2018, au départ pour monter notre propre Orfeo, une extraordinaire aventure.

Pour votre Midi du Capitole, vous serez accompagné par la harpiste Marie-Domitille Murez. Parlez-nous d’elle.
J’ai rencontré Marie-Domitille il y a quelques années à Genève, lors de son premier concert sur harpe ancienne. Nous nous sommes ensuite retrouvés sur une production du Serse de Cavalli. J’ai adoré son jeu et sa sensibilité, et nous l’avons engagée en 2019 sur un projet autour de la compositrice baroque Chiara Margarita Cozzolani. Son rôle dans le continuo a été exceptionnel. Elle a été également au cœur de L’Orfeo. Elle est non seulement une immense technicienne, mais elle a une conscience aiguë du texte et de sa rhétorique. Elle est un pilier essentiel de notre continuo. C’est une immense joie de faire ce programme en duo avec elle.

 

Propos recueillis par Dorian Astor

 

 

Midi du Capitole : un heure de récital à petit prix ! 
 Avec Emiliano Gonzalez Toro et Marie Domitille Murez 
Le Mercredi 25 janvier à 12h30
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Crédit photo
►Emiliano Gonzalez Toro © Gemelli Factory
►La harpiste Marie-Domitille Murez © Camille DCGS