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Wozzeck, terrible et resplendissant

Entretien avec Stéphane Degout

 

 

►Stéphane Degout, Baryton

 

Vous allez créer votre premier Wozzeck : c’est sans doute l’un des rôles les plus fascinants du répertoire du XXe siècle. Quelle image en aviez-vous avant qu’on vous le propose ? Était-ce un rêve de l’incarner ? Vous faisait-il peur ?

Je connais Wozzeck depuis très longtemps. D’abord par la pièce de Büchner que j’ai vue pour la première fois quand j’étais au lycée, en 1992 ou 1993, au TNP de Villeurbanne, dans une mise-en-scène de Jean-Pierre Vincent, avec Dominique Blanc et Daniel Auteuil. J’étais très impressionné par la noirceur et l’impact de la pièce, je m’en souviens encore aujourd’hui. Puis j’ai découvert l’opéra et j’ai toujours pensé que ce n’était pas un rôle pour moi, ma voix était encore jeune et légère et j’ai toujours entendu des voix puissantes chanter le rôle. Puis j’ai entendu Simon Keelyside à Bastille en 2006 et j’ai pensé que je pourrais peut-être aborder le rôle par le côté Lied de la partie vocale. J’ai aussi entendu Christian Gerhaher l’an passé à Zurich, qui m’a confirmé dans cette approche. Le rôle est plus fascinant qu’effrayant mais je sais que c’est une montagne par rapport à d’autres rôles moins épais.

Le rôle est particulièrement exigeant. Quelle est votre méthode de travail pour le préparer ?

Ma méthode de travail est la même que d’habitude : lire le texte, beaucoup, écouter différentes versions, sans nécessairement en choisir une, puis travailler avec un chef de chant, ce que je fais depuis le mois de mai. Mais j’aurai besoin de Michel Fau pour approfondir les aspects psychologiques du personnage ; même si les pistes sont parfois claires, j’ai besoin d’un guide pour m’aventurer dans ces méandres de l’âme humaine.

Comme musicien, comment caractériseriez-vous l’univers musical de Berg, son écriture et son mode d’expression ? Et qu’attendez-vous de la direction de Leo Hussain ?

J’ai travaillé avec Leo il y a quelques années au Theater an der Wien, dans un tout autre répertoire, Iphigénie en Tauride de Gluck. Je pense que Leo apportera le même soin à la musique et au texte de Berg qu’à celui de Gluck. Ce sont deux époques et deux langues différentes, mais on est finalement dans la même approche : la place primordiale du texte et la concision des scènes et des dialogues.

La manière de résumer une œuvre est toujours significative de la lecture qu’on en fait, de ce qui nous importe. Quelle serait votre manière de raconter en quelques mots l’histoire de cet opéra ?

Ce qui me frappe dans cet opéra, c’est justement sa concision et sa grande efficacité. Tout semble à sa place et donner sens au moindre détail. Le rythme et la succession des scènes, les personnages qui n’ont rien d’anecdotique, qui sont toujours là au bon moment, même les plus courts, le fou, l’enfant… C’est un fait divers comme il en arrive souvent sans qu’on y prête plus d’attention que ça. Un drame passionnel, un crime de jalousie. Mais c’est surtout, et avant tout peut-être une fresque très noire de la condition humaine.

Quel est pour vous le trait principal de la personnalité de Wozzeck, son point nodal, la dimension qui vous semble essentielle et à laquelle vous pourriez vous identifier ?

Wozzeck est une victime – de la société, de l’armée, du docteur et du capitaine, de Marie peut-être, de la pauvreté, de l’absurdité de tous ces éléments mis ensemble. Mais il touche aussi à une forme d’absolu « terrible et resplendissant ». Je ne sais pas encore si je peux m’identifier à lui. D’ailleurs, ce n’est peut-être pas une bonne idée !

Y a-t-il pour vous une « actualité » de Wozzeck ? Quelque chose qui puisse jeter une lumière sur notre monde d’aujourd’hui ?

Tout dans Wozzeck justement est actuel ! On croise des Wozzeck tous les jours, des victimes, des malchanceux, des qui ne sont pas au bon endroit au bon moment. Le texte de Büchner a eu un grand impact quand il a été publié. L’opéra de Berg aussi. Aucune production de l’opéra aujourd’hui ne peut laisser indifférent.

Avez-vous déjà travaillé avec Michel Fau?

Rapidement, une seule fois, pour le gala de l’Opéra Comique en 2014. Mais je connais son travail et je sais que ce Wozzeck sera profond et laissera un souvenir fort. On n’a pas encore échangé au sujet de la production mais on devrait le faire bientôt !

Qu’aimeriez-vous dire à celles et ceux qui, dans le public, verront Wozzeck pour la première fois ?

Qu’ils soient indulgents, ce sera aussi ma première fois !

 

► Croquis du costume de Wozzeck par David Belugou.

 

Propos recueillis par Dorian Astor

 

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