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Tristan et Isolde

Entretien avec Sophie Koch et Nikolai Schukoff

 

Tristan und Isolde est l’hymne le plus sublime, le plus fou, le plus radical qui ait jamais été élevé à l’amour jusque dans la mort. Le Capitole programme l’opéra des opéras et confie la résurrection de la légendaire production de Nicolas Joel (2007) à la distribution qui avait triomphé il y a trois ans dans Parsifal. Le grand chef allemand Frank Beermann, ainsi que Sophie Koch et Nikolai Schukoff, qui font des débuts attendus dans les rôles-titres, révèlent l’extraordinaire défi que représente le chef-d’oeuvre de Wagner.

 

 

Entretien avec Sophie Koch

Devenir Isolde

 

Elle est l’une de nos plus grandes cantatrices françaises. Mezzo aux aigus opulents, elle a abordé ces dernières années de grands rôles de soprano ; musicienne accomplie, elle aime relever les défis artistiques, et c’est au Capitole qu’elle a souvent triomphé des prises de rôle les plus redoutables : inoubliable Kundry dans Parsifal en 2020 et Marie dans Wozzeck en 2021, Sophie Koch s’apprête aujourd’hui à incarner Isolde, le rôle d’une vie.

 

Isolde n’est pas votre première prise de rôle wagnérienne au Capitole. Votre Kundry a marqué les esprits. Quel souvenir en gardez-vous ?

Parsifal est une oeuvre qui m’a habitée toute ma vie, aussi y étais-je presque préparée avant de me préparer… Plus jeune, je ne savais pas du tout si ma voix me permettrait un jour de chanter Kundry. Mais plus le temps passait, plus je m’en rapprochais. Réaliser ce rêve fut une immense joie, redoublée par le fait qu’il en a engendré un autre : devenir Isolde. Je le dois à Christophe Ghristi : personne d’autre, je crois, n’aurait osé me le proposer.

 

Rêviez-vous d’Isolde comme vous aviez rêvé de Kundry ?

Pour une mezzo-soprano aiguë, Kundry fait partie des rôles à l’horizon de la maturité. Mais pour une voix intermédiaire comme la mienne, aborder Isolde, c’est déjà plus rare. Mon modèle reste Waltraud Meier, qui a une typologie vocale semblable à la mienne. Lorsque Barenboïm lui a proposé Isolde, elle non plus n’osait pas y croire ! J’ai beaucoup appris de son interprétation, elle m’aide à comprendre ce que je peux faire avec mes propres moyens. L’écriture est tendue pour une mezzo, tout en étant difficile pour les sopranos, car le bas médium est très sollicité.

 

Pénétrons dans l’atelier de l’interprète : vous vous apprêtez à débuter l’apprentissage du rôle, vous ouvrez la partition… Que se passet-il ?

On a peur. C’est un rôle mythique, il faut déjà tenter d’oublier toutes les interprètes légendaires ! Il faut imaginer le rôle écrit pour vous, et trouver l’approche qui corresponde à vos propres moyens. Rien n’est plus dangereux que de vouloir outrepasser ses limites. Le secret est l’anticipation. Le rôle, très long, est difficile à apprendre : tout se ressemble et rien n’est pareil, sur le plan musical aussi bien que poétique. Le texte est redoutable, avec ses variations infinies, et on a vite fait de prendre un mot pour un autre… Le diable est dans les détails !

 

Il y a les difficultés de détail, mais également le défi de l’immense arc tendu du début à la fin : comment gère-t-on une telle ampleur ?

C’est athlétique… Comme disait Birgit Nilsson, il faut avoir de bonnes chaussures ! (rires) Mais le corps intègre peu à peu les difficultés. C’est un lent travail par cercles concentriques. Pour toute interprète d’Isolde, et pour une prise de rôle en particulier, la clé est de rester sereine. Le défi des défis, c’est de passer au-delà de l’épreuve vocale, pour incarner quelque chose d’immense. Chaque sentiment est extrême, et il faut ménager beaucoup d’intériorité. Chanter Isolde de manière trop dramatique est un écueil, le lyrisme est primordial. Ce n’est pas seulement de la passion, c’est aussi une vision.

 

Quelle est votre approche psychologique d’une femme comme Isolde ?

Au début, déchirée entre son mépris et son attirance pour Tristan, elle est très ambivalente. Son évolution se fait sur un temps très long, cela demande une concentration émotionnelle toute particulière. D’autant plus que Wagner, malgré sa prolixité, accorde une place centrale au non-dit. Comment trouver en soi des sentiments si puissants ? Une telle passion est incompréhensible, indicible, et pourtant Wagner la comprend et la dit. Or je crois que nous avons tous cette passion en nous-mêmes, si nous acceptons d’y donner accès. Se consumer d’amour, cela existe. Chacun a connu l’un de ces vieux couples qui ont été fusionnels toute leur vie : un jour l’un des deux meurt et l’autre ne lui survit pas. Il y a là une manifestation mystérieuse mais tangible de la mort d’amour. Le Liebestod est en nous.

 

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Entretien avec Nikolai Schukoff

Sculpter Tristan

 

Le ténor autrichien séduit par sa belle prestance et la chaleur éclatante de son timbre. Acclamé dans un vaste répertoire, Nikolai Schukoff est également l’un des plus beaux Parsifal de notre temps, comme nous avons pu le constater sur la scène du Capitole en 2020. Malgré sa familiarité avec Wagner, il fait ses débuts dans Tristan, un rôle pas comme les autres.

 

Quelle place Wagner occupe-il dans votre carrière ?

Quand j’étais enfant, mes parents écoutaient beaucoup de musique symphonique, mais jamais d’opéra, et surtout pas Wagner ! Je l’ai découvert étudiant, à plus de vingt ans. Mon premier rôle wagnérien a été Walther dans Tannhäuser. Bien plus tard, alors que j’étais en répétition au Théâtre du Châtelet, son directeur Jean- Pierre Brossmann a souhaité m’auditionner. J’ai présenté mon répertoire de l’époque (Mozart, Donizetti) mais le lendemain, j’ai reçu dans ma loge la partition de la grande scène de Siegfried !… Je ne comprenais pas ce qu’il me voulait (rires) J’ai donc refait une audition avec ce rôle, puis encore une autre. Finalement, Brossmann m’a engagé pour Siegfried et Le Crépuscule des dieux dans la Tétralogie montée par Bob Wilson ! Alors les doutes ont commencé, les miens et ceux de mon entourage… Je n’avais que trente-cinq ans ! J’étais très nerveux à la première, mais les dernières représentations ont été un succès. Puis j’ai remplacé Placido Domingo dans Parsifal à Munich. Depuis, je n’ai plus cessé de chanter Wagner. La fortune sourit aux audacieux !

 

Mais, au Capitole, ce sera votre premier Tristan. Est-ce un rôle à part ?

Si on parle d’audace, en voilà une, même après plus de vingt-huit ans de carrière ! Tristan est un énorme défi. D’abord c’est un rôle qui porte une grande tradition, il faut être à la hauteur. Ensuite, il est extrêmement long ; la tessiture, assez centrale, demande de la puissance dans le médium et une gestion très rigoureuse des moments d’exaltation, notamment dans le duo du deuxième acte et l’agonie du troisième, ponctuée d’accès de délire et de profonds abattements. Il faut alimenter l’émotion mais aussi s’en méfier, car on peut s’y brûler. C’est aussi une écriture qui exige beaucoup de couleurs et de travail sur le texte.

 

Justement, vous qui êtes Autrichien et chantez Wagner dans votre langue natale, quelle est votre approche du poème ?

Même pour un germanophone, l’allemand de Wagner n’est pas une langue natale ! Beaucoup de passages sont incompréhensibles à la première lecture : le langage est archaïsant, truffé de mots anciens et de constructions grammaticales obscures imitant la poésie allemande médiévale. Il faut passer beaucoup de temps sur le livret car Wagner était conscient du moindre effet stylistique et de sa portée pour la musique : les assonances et allitérations, foisonnantes, sont déjà de l’ordre de l’interprétation musicale. C’est une langue infiniment plastique : la poésie de Wagner n’est pas une peinture, c’est de la sculpture.

 

Parlez-nous de vos retrouvailles avec l’équipe de Parsifal…

C’est un grand bonheur ! Retrouver Frank Beermann à la direction est un privilège : c’est un très grand chef, qui incarne le meilleur de la tradition des Kapellmeister, au service exclusif de la musique, avec une sagesse intérieure et une bienveillance infinie pour les chanteurs. Je suis également très heureux de retrouver la magnifique Sophie Koch pour de nouveaux débuts dans un rôle : Kundry dans Parsifal, Marie dans Wozzeck (où je chantais le Tambourmajor), maintenant Isolde. Mais nous avons aussi chanté ensemble Sigmund et Sieglinde dans La Walkyrie à Marseille. Quant à Matthias Goerne et Pierre-Yves Pruvot, jadis Amfortas et Klingsor, ils seront forcément formidables : le Marke le plus noble et le plus douloureux, le Kurwenal le plus chevaleresque qui soient. J’espère, ou plutôt je suis sûr que ce sera un événement. De toute façon, cet opéra est en soi un événement sans pareil. Comme chanteur, j’ai l’habitude de l’émotion à l’opéra ; mais je me souviens aussi d’avoir été spectateur de Tristan – eh bien je ne pouvais plus m’arrêter de pleurer. C’est une oeuvre qui vous emporte irrésistiblement.

 

Propos des deux entretiens recueillis par Dorian Astor

 

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Tristan et Isolde

Du 26 février au 7 mars au Théâtre du Capitole

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Crédits photos :

► Sophie Koch et Nikolai Schukoff dans Parsifal, Théâtre du Capitole, 2020 © Mirco Magliocca
► Sophie Koch © Vincent Pontet
► Nikolai Schukoff © DR