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Karine Deshayes, sérieusement souriante

Jeudi 14 avril

 

 

Fêtée du baroque à l’impressionnisme français en passant par Mozart et le bel canto romantique, Karine Deshayes est de retour au Capitole pour un récital de mélodies.

 

Si l’on voulait choisir une élève modèle parmi cette génération qui vit renaître le chant français au tournant du millénaire, après le traumatisme de la dispersion des troupes dans les années soixante-dix, le nom de Karine Deshayes s’imposerait au premier rang.

Enfant de Mozart et du cinéma, ses yeux ont brillé devant les villas palladiennes émergeant tels des châteaux de contes de fées des brumes du Don Giovanni de Joseph Losey, ses toutes jeunes oreilles ont frémi aux gosiers de rêve par Maazel et Liebermann rassemblés – dont quelques modèles pour la carrière, Berganza, Van Dam, Te Kanawa, dont le timbre diamantin rivalisait, pour la petite fille, avec les robes de pure fantaisie. Fantaisie encore, et mieux, l’irrévérence et la liberté qui rattrapent par la manche les pré-adolescents tentés de fuir l’académisme supposé de la musique classique, dans l’Amadeus de Milos Forman. On ne dira jamais assez combien de dizaines de milliers de musiciens et mélomanes en herbe sont venus à l’art par la grâce de ces deux films, quelques pincements de nez qu’ils inspirent à certains critiques et historiens.

 

Enfant des conservatoires, également, qui vivent alors leur âge d’or grâce à des politiques publiques volontaristes. Elle y apprend le violon, sa discipline, sa rigueur. Sans omettre de se planter au milieu du salon familial pour arracher des trémolos à ses cordes par-dessus la partie soliste du concerto de Brahms enregistré par Perlman – qu’elle vénère autant que ses parents eurent alors du mal à l’écouter. Bientôt viendra le chant, et le Conservatoire National Supérieur de Paris. Mais,auparavant, cette sérieuse qui se cache derrière le sourire de la rigolote aura potassé sa musicologie à la Sorbonne.

 

Enfant des troupes d’opéra qui ne voulaient pas mourir, et de leurs avatars contemporains, les ensembles musicaux indépendants. CommeStéphane Degout, comme Sabine Devieilhe,ensuite, Karine Deshayes est sortie de sa chrysalide à l’Atelier Lyrique de Lyon – aujourd’hui Studio. S’est rodée aux tournées et aux micros, grâce à William Christie et ses Arts Florissants, Christophe Rousset et ses Talens Lyriques, Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée. Elle y a cultivé le goût du travail d’équipe, sans lequel il est peu de divas qui durent.

 

Mais diva, veut-elle l’être ? À Lyon, elle se fait d’abord remarquer avec Chérubin dans Les Noces de Figaro de Mozart, opéra d’ensemble par excellence, puis Rosine du Barbier de Séville de Rossini, rôle signature de ses premières années, qui exige de briller mais ne gagne rien à faire cavalière seule. Suivra bien vite l’humble Angelina de Cenerentola, princesse malgré elle qui attend les dernières minutes de l’oeuvre pour déployer l’étourdissante virtuosité de son grand air. Autre alter-égo, auquel elle a décidé de faire prochainement ses adieux après avoir réalisé, dit-elle, qu’à chaque nouvelle production, elle fêtait les trente ans du ténor !

Entre-temps, ces rôles lui auront ouvert les portes de l’Opéra de Paris, où elle est l’une des rares artistes françaises à déployer, depuis près de deux décennies, un aussi large répertoire, de Monteverdi (le rôle-titre du Couronnement de Poppée) à Massenet (une mémorable Charlotte de Werther face à Roberto Alagna), en passant par Donna Elvira dans le Don Giovanni de Mozart et la figure mythique de Carmen. Elle n’a rien perdu de la rondeur du timbre, de la souplesse des phrases et de la longueur du souffle qui en font une interprète idéale du belcanto romantique italien et… parisien – qu’il s’agisse des oeuvres écrites par les compositeurs transalpins pour la capitale française, ou de leur pendant national gorgé de vocalité latine jusque dans la pompe du Grand Opéra. Mais la maturité lui ouvre désormais les portes de clairs-obscurs de l’âme d’autant plus subtils qu’ils se voilent de pudeur, et d’une puissance dramatique toute en concentration. Sa récente Adalgisa toulousaine, avec Marina Rebeka en Norma, en offrait l’illustration éloquente : équipière toujours, mais faisant jeu égal avec l’héroïne dans des duos qui ressuscitaient le souvenir des grandes heures d’une oeuvre parmi les plus redoutables. La fermeture des théâtres durant la pandémie nous avait privés de cette Comtesse des Noces de Figaro qu’elle réservait au Capitole, alors que sa voix, contrairement à celle de tant de collègues qui élargissent le grave, lui autorise de grimper du mezzo vers le soprano. Ce récital consacré à la mélodie française, avec la complicité de Philippe Cassard, nous promet d’autres jeux de l’amour et du hasard et d’autres jardins nocturnes, sans retarder trop longtemps ce prochain rendez-vous de théâtre.

 

Le Soir de Charles Gounod par Karine Deshayes et l'Ensemble Contraste

 

Rendez-vous le jeudi 21 avril pour le récital de Karine Deshayes, accompagnée par le pianiste Philippe Cassard : En savoir +

 

Crédits :

Texte : Vincent Agrech
Vincent Agrech est journaliste à Diapason, producteur et conseiller du Théâtre royal de Drottningholm

Photos : 

Portrait de Karine Deshayes par Aymeric Giraudel
Karine Deshayes (Adalgisa) et Marina Rebeka (Norma) dans Norma de Bellini, mis en scène par Anne Delbée, Théâtre du Capitole, 2019.
Karine Deshayes dans Werther de Massenet (Charlotte), mise en scène de Nicolas Joel, Théâtre du Capitole, 2019