Actualités

La Flûte enchantée, ou comment accompagner la quête de vérité

Entretien avec Pierre Rigal

 

Pierre Rigal, athlète de haut niveau dans sa jeunesse, est devenu un brillant chorégraphe, directeur de la « Compagnie dernière minute » et créateur de spectacles en solo et collectifs, avec des danseurs contemporains, classiques, hip-hop ou acrobates, des musiciens et des chanteurs. Avec La Flûte enchantée, il signe sa première mise en scène d’opéra.

 

Vous êtes connu pour votre oeuvre chorégraphique : comment est né le projet d’une première mise en scène d’opéra ?

Comme chorégraphe, j’ai toujours été intéressé par la question de la narration : mes pièces de danse ne sont jamais purement abstraites, elles tendent, à des degrés divers, vers le récit, la parole ou le théâtre, comme dans Même (créé au Festival Montpellier Danse en 2016), qui entremêlait danse, chant, texte et parole, ou dans Merveille (Amphithéâtre de l’Opéra Bastille, 2018), qui était un véritable petit opéra-ballet. J’ai une propension à traiter des formes polyvalentes, à vouloir réunir les arts. C’est pour cette raison que j’avais dit un jour à Christophe Ghristi, le directeur artistique du Théâtre du Capitole, qu’une mise en scène d’opéra m’intéresserait. À vrai dire, c’était à moitié en plaisantant, en tout cas avec le sentiment de ne pas être complètement légitime ! Il m’a pris au mot et m’a proposé la mise en scène de La Flûte enchantée.

 

Comment avez-vous abordé l’ouvrage ?

Je le connaissais, ou du moins je croyais le connaître un peu. Globalement, La Flûte est présente dans l’imaginaire collectif, avec ses grands airs et ses personnages caractéristiques. Mais dans le détail du livret, c’est une oeuvre complexe, parfois confuse, et l’on peut s’y perdre.Il y a par exemple plusieurs manières de résumer l’histoire, mais le risque est grand de tomber dans l’approximation ou l’erreur : ce qui se dit dans cet ouvrage reste profondément ambivalent. J’avais le sentiment de devoir clarifier un certain nombre de choses, parfois sur des motifs très évidents de difficulté : par exemple aider le spectateur à identifier les personnages, à surmonter les difficultés de l’allemand, ou encore alléger pour lui le poids de la symbolique maçonnique. Ce qui m’intéressait dans ce caractère rituel, c’était l’idée du mystère, du silence, de la discrétion ; pas l’érudition historique ou philosophique. Mais clarifier ne veut pas dire réduire la complexité et les ambigüités : clarifier, c’est se mettre en quête de compréhension.

 

Comment mettez-vous cette quête en mouvement ?

La dramaturgie sert à cela : associer le spectateur à la quête de vérité qui est au coeur de la dimension initiatique de La Flûte. Et ce, par des moyens multiples : quête visuelle, grâce à une scénographie qui, dans la première partie, se présente comme une sorte de livre d’images mobiles, dans lesquels les personnages peuvent se perdre, apparaître et disparaître ; la deuxième partie, plus abstraite, évoque une sorte de labyrinthe volant, qui permet de jouer avec l’illusion, le secret, la quête de vérité et le risque du mensonge. La Flûte a quelque chose à voir avec notre époque : nous aussi aujourd’hui, nous sommes contraints de jongler perpétuellement entre le vrai et le faux, entre ceux qu’on dit gentils et ceux qu’on dit méchants : on ne sait plus qui croire, qui écouter, qui suivre. Monde virtuel et monde réel deviennent toujours plus difficiles à distinguer. Ma mise en scène s’inspire parfois de cette confusion que nous expérimentons sur internet ou avec les jeux-vidéos. En même temps, j’ai voulu conserver une certaine littéralité du livret : si l’action se situe en Égypte, si Tamino est vêtu en japonais, je garde quelque chose de ces indications pour les suggérer.

 

Vous avez fait également un important travail dramaturgique sur les dialogues…

Encore une fois, il s’agit d’accompagner le spectateur dans le déroulement de l’histoire. C’est pourquoi je mets l’accent sur la construction de l’oeuvre elle-même, avec le désir de savoir ce qui a bien pu se passer dans la tête des créateurs, Mozart et Schikaneder : se sont-ils amusés, étaient-ils sérieux, étaient-ils convaincus de la sagesse de Sarastro et de la méchanceté de la Reine de la Nuit ? Méprisaient-ils vraiment les femmes et les noirs comme certains passages du livret semblent le suggérer ? Par un travail de réécriture dont il faut laisser la surprise au spectateur, celui-ci pourra se mettre un tout petit peu à la place de ces génies et trouver un autre regard sur ce qu’il voit se créer devant lui…

 

Vous insistez souvent sur l’importance du travail d’équipe…

En effet, je suis très attaché au travail collectif. Certes, je « dirige les opérations », mais chacun participe de plein droit à la dramaturgie et à la mise en scène. On dira si l’on veut qu’il y a des collaborateurs pour la dramaturgie, pour le graphisme, la création des décors et des costumes, la création sonore, etc. (voir l’équipe artistique) mais dans la réalité, tout le monde met la main à la pâte, chacun dépasse à tout moment son champ d’attribution. Tout est poreux, et c’est ainsi que j’aime travailler. J’ai besoin de l’avis de tout le monde, et c’est toujours assez tardivement, assez difficilement même, que je fais un tri.

 

Que perçoit-on du chorégraphe dans votre mise en scène ?

Le travail chorégraphique sera présent. Non pas sous la forme de grands ballets, mais par le fait que les acteurschanteurs seront très impliqués physiquement, et que des danseurs auront la tâche de prolonger l’action et l’émotion des personnages – certes avec parcimonie, afin de ne pas monopoliser l’attention et de rester focalisé avant tout sur la musique, mais une extension chorégraphique peut contribuer à augmenter l’émotion du chant. Le grand bonheur de cette oeuvre, c’est tout de même cela : une musique prodigieuse, émouvante à chaque instant, qu’il s’agit de magnifier par tous les moyens.

 

La Flûte enchantée sera donnée autour des fêtes de Noël, et vous êtes vous-même père : ce spectacle s’adresse-t-il aussi aux enfants ?

Il s’adresse à tous, naturellement. Cet opéra a le caractère d’un conte pour enfants, mais il est vrai que les thématiques sont dramatiques : luttes pour le pouvoir, enlèvement, tentatives de suicide, de viol ou de meurtre, situations d’oppression, etc. C’est une histoire d’adultes, mais sublimée par toute une dimension magique, un émerveillement profondément lié à l’enfance, et par l’humour aussi. Et puis les enfants – je l’ai constaté avec les miens – sont immédiatement sensibles à la beauté du chant mozartien. Ambivalence de La Flûte, là encore : mélange d’une naïveté enfantine et de la dureté du monde des adultes.

Propos recueillis par Dorian Astor

 

En savoir + sur La Flûte enchantée : cliquez ici