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Suivre la musique dans l'instant

Entretien avec Thierry Malandain

 

Le célèbre chorégraphe, directeur du Ballet Biarritz, s’est confié sur Daphnis et Chloé, sa prochaine création pour le Ballet du Capitole ainsi que sur sa relecture du mythique Après-midi d’un faune, créé en 1912 par Nijinski sur le Prélude de Debussy.

Comment est né le projet de Daphnis et Chloé ?

Kader Belarbi m’avait demandé plusieurs fois de créer quelque chose pour le ballet du Capitole, mais à chaque fois je refusais, car chorégraphier me coûte et, depuis plusieurs années, je m’en sens incapable hors de ma propre compagnie.

Dans le cas de Daphnis et Chloé, sa proposition m’est arrivée en 2020, durant le premier confinement. Depuis trois semaines, j’étais seul chez moi en convalescence d’une intervention à la hanche.

Alors qu’il m’était enfin possible d’aller et venir sans béquilles, j’étais assigné à résidence. N’en pouvant plus de tourner en rond, j’ai accepté ce projet comme une porte de sortie, un horizon.

Resterez-vous très proche de l’oeuvre de Longus ou prendrez-vous quelques libertés vis-à-vis de ce roman pastoral ?

Je vais surtout essayer de faire le mieux possible. À la demande de Jean-Albert Cartier, j’ai réglé en 2002 pour Europa Danse le dernier tableau de Daphnis et Chloé dans le décor et les costumes de Léon Bakst pour les Ballets russes. Il s’agissait de faire à la manière de Fokine, c’était amusant.

L’oeuvre entière, c’est une toute autre affaire. La musique de Ravel est extraordinaire, mais très difficile à chorégraphier ; quant à Longus, il n’est pas non plus facile à traiter. Je ne sais jamais à l’avance ce que je vais faire, et c’est un peu déplaisant pour tout le monde. Le sujet vaguement en tête, je suis la musique dans l’instant, et au fur et à mesure, je vois ce qui se passe.

Ce mythe peut-il rencontrer l’adhésion du public d’aujourd’hui ?

À vrai dire, je pense que c’est surtout la musique de Ravel qui prime, elle submerge tout. Quant à l’histoire, je vais essayer de lui donner corps avec les danseurs.

Daphnis et Chloé sera précédé de votre version de L’Après-midi d’un faune. À la différence de la version originale de Nijinski, c’est un faune sans nymphes que vous avez conçu. Pouvez-vous évoquer cette pièce et sa création pour votre compagnie ?

Cette version de L’Après-midi d’un faune date de 1995, il s’agit en effet d’un solo, Serge Lifar avait fait la même chose d’après l’original. Mais là, il n’y a pas de référence à la Grèce antique, le rocher n’est plus le tertre imaginé par Léon Bakst, mais une boîte de mouchoirs en papier. Par conséquent, le voile de la nymphe sur lequel Nijinski assouvit son désir, en 1912, est un mouchoir.

Ce plaisir charnel, ce geste de « bestialité érotique » qui, à l’époque des Ballets russes, fit scandale, est au coeur du solo qui met en scène un jeune homme en quête d’amour, tout simplement.

Ce programme sera donné avec le Choeur et l’Orchestre national du Capitole. Qu’est-ce qui est le plus difficile : monter un ouvrage à la bande ou avec un orchestre dans la fosse ?

Se produire avec un orchestre en direct est aujourd’hui un luxe très appréciable. La seule difficulté réside, pour les danseurs, dans les micro-variations de tempi qui peuvent se présenter entre les répétitions et le spectacle, et d’une représentation à l’autre. Cela nécessite une adaptation intuitive immédiate.

Depuis deux ans maintenant, la pandémie a mis à mal le spectacle vivant en France et dans le monde. Souhaiteriez-vous vous exprimer sur ce sujet ?

Je m’exprime sur cette épidémie depuis deux ans dans le journal du Ballet que je dirige à Biarritz, car il est difficile de rester muet devant un tel désastre. Ce que je puis dire c’est que, sans les aides de la Ville de Biarritz et du Ministère de la Culture, la Compagnie n’existerait plus aujourd’hui. Pour le reste, ces deux années de folie collective auront été épuisantes et j’espère que nous passerons bientôt à autre chose. 

 

Propos recueillis par Carole Teulet

► © Olivier Houeix, Frédéric Nery – Yocom

 

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