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Entretien avec

Corinne et Gilles Benizio (Shirley et Dino)

 

Les deux artistes, partenaires dans la vie comme à la scène, sesont rendus célèbres grâce à leur irrésistible duo « Shirley & Dino ». Passés maîtres dans l’art du café-théâtre et de l’improvisation, ils se sont lancés avec délice dans la mise en scène d’opéra sous l’impulsion du grand chef baroque Hervé Niquet : Le Roi Arthur de Purcell en 2009, Don Quichotte chez la Duchesse de Boismortier en 2015. Au Théâtre du Capitole, ils nous offrent aujourd’hui une Platée aussi folle que sensible.

 

 

Avant d’évoquer la joie à venir de donner Platée fin mars, un bref retour sur un passé moins joyeux : le spectacle aurait dû être joué au printemps 2020 mais, en raison de la pandémie, la production a dû être interrompue après quatre semaines  de répétitions : quel est votre sentiment sur cette période ?

Il n’y a pas de mots pour dire la tristesse que nous avons éprouvée alors. On nous avait coupé les ailes. Ce que nous avons perdu n’est pas d’ordre technique (au contraire, nous avons pu mettre en place beaucoup de choses), mais de l’ordre de l’alchimie. L’équipe était en train de prendre son envol et de trouver cette synergie, cette magie qui est le plus important dans un spectacle. Je crois vraiment qu’il y a une part de mystère, quelque chose de sacré dans ce processus, surtout à l’opéra. Et cette superbe troupe allait toucher les étoiles ! C’est là que nous en étions quand tout s’est arrêté. Ce fut une expérience difficile. Mais nous allons le retrouver, une telle flamme se rallume forcément ! Et puis je dois dire que nous avons la chance d’avoir Mathias Vidal dans le rôle-titre : c’est un chanteur et un acteur exceptionnel, qui possède aussi d’immenses qualités humaines. Il est capable d’emporter tout le monde avec lui de manière irrésistible : cette envie, ce désir, cette joie, c’est miraculeux ! Cette merveilleuse équipe que nous avons, c’est un grand bonheur.

 

Parlez-nous de l’ouvrage : comment avez-vous réagi en découvrant ce chef-d’œuvre de Rameau ?

Il faut savoir que nous ne venons pas du tout du domaine de l’opéra, et nous n’y connaissons pas grand-chose ! Mais nous avons la chance extraordinaire d’être entraînés par Hervé Niquet. Nous découvrons avec émerveillement tout ce qu’il nous propose et nous nous plongeons dedans avec délice. Nous apprenons énormément. Et comme nous lui faisons une confiance totale, nous n’avons même pas besoin d’avoir un avis : nous savons que ce sera une aventure extraordinaire ! Découvrir Platée a été magique. Comme nous n’avons pas fait d’études musicales, nous écoutons énormément la musique, en boucle, et nous nous laissons porter. La musique est sublime ! Dans le premier opéra que nous avions monté avec Hervé, Le Roi Arthur de Purcell, il n’y avait quasiment pas d’histoire. Mais là, dans Platée, l’intrigue est incroyable, et elle nous a beaucoup touchés. 

 

Qu’est-ce qui vous a touchés dans cette histoire ?

Nous nous sommes vraiment demandé ce qu’avait voulu exprimer Rameau en choisissant ce sujet. Des dieux oisifs montent tout un stratagème, par pur sadisme, pour se moquer d’une vieille nymphe des marais, au plus bas de l’échelle des nymphes, en lui faisant croire qu’elle va pouvoir épouser Jupiter.
Rameau-t-il voulu dénoncer la morgue et la cruauté des puissants, abusant de leur autorité sur les plus faibles ? Se moque-t-il avec eux du ridicule des pauvres gens ? Ironise-t-il sur l’infante Marie-Thérèse qui doit épouser le Dauphin (l’opéra est composé pour cette occasion), et dont on dit qu’elle était bien laide ? Dans tous les cas, Rameau a composé Platée pour la cour de Versailles, ses contraintes devaient être grandes, et peut-être s’est-il rendu complice d’une arrogance de classe. Mais comme nous ne pouvions pas répondre à ces questions à sa place, nous avons répondu pour nous mêmes. Et nous avons pris parti.

 

Pour qui avez-vous pris parti ?

De quoi parle-t-on exactement ? De la manière dont les riches s’encanaillent en fréquentant les bas-fonds. Car vraiment, littéralement, les marécages, ce sont des bas-fonds. Platée est un rôle travesti, cela aussi nous le prenons à la lettre : Platée est un travesti. Cela veut dire une existence difficile, misérable, exposée aux abus et violences de toutes sortes, et ceux des riches justement. C’est universel. Des favelas brésiliennes aux bars glauques de Pigalle, on sait bien comment cela se passe. Il y a même bien des pays où les travestis sont persécutés. En même temps, il y a dans ces lieux interlopes une joie de vivre, une gaieté désespérée : on danse, on rit, on fait la fête. Grandeur héroïque de ce monde-là. La fin est terrible : ce rire des dieux face à l’humiliation tragique essuyée par Platée. Comment ne pas prendre parti pour elle ? 

 

Comment cela se traduit-il dans la mise en scène ?  

Nous étions d’abord tentés de remettre l’action dans son contexte mythologique, parce que cela aurait pu être très beau. Mais nous voulions exprimer la manière dont cette histoire nous parle aujourd’hui.
C’est ce que je vous disais à l’instant : un monde de travestis dans une sorte favela, où une population fragilisée tente de se protéger et de protéger la vieille patronne, et où des riches font intrusion pour faire la fête à n’importe quel prix.

Pour la scénographie, nous avons eu la chance d’avoir Hernán Peñuela, un merveilleux décorateur qui est aussi le chef des ateliers décors du Théâtre du Capitole. Nous nous serions contentés d’un peu de bricolage, mais il nous a fait un décor somptueux ! En plus, il est né à Bogota, et il a créé une magnifique ambiance latino-américaine. Dans ce monde-là, évidemment, les ballets, nombreux dans Platée, prennent tout leur sens : la danse est une dimension essentielle de la joie tragique de ces milieux. Avec le chorégraphe Kader Belarbi, directeur du Ballet du Capitole, nous avons pu faire un travail formidable. Il a été tellement à l’écoute, tellement inventif ! Nous sommes un peu dans un univers à la Almodovar, un monde coloré, à la fois tragique et joyeux. Des vies brisées, mais intenses, profondément humaines.

Pour en savoir plus sur l'opéra Platée, consultez le Vivace en cliquant ici

© Mirco Magliocca et Pierre Beteille