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31 août 2017
CHRISTOPHE GHRISTI

Directeur artistique du Théâtre du Capitole

Comment concevez-vous le rôle d’une maison d’opéra en ce début du XXIe siècle ?
Sincèrement, le monde n’a jamais tant eu besoin d’opéra – je veux dire par là de hauteur, de beauté, d’émotion. Notre société est violente, en mouvement perpétuel. Que peut faire de mieux une maison d’opéra que de nous ouvrir un havre, de nous faire accéder par la musique et le spectacle total, à une autre dimension des choses et une autre dimension de nous-mêmes ? Certes, nous pouvons le faire chez nous en écoutant de la musique ou en lisant. Mais la confrontation avec les musiciens, avec les danseurs, cette respiration collective nous mène encore ailleurs. L’impact de la voix sur chacun d’entre nous, c’est un miracle sans cesse renouvelé. La vibration de la voix humaine, les vagues de l’orchestre, le dépassement des corps dans la danse : c’est une matière première incomparable, non ? Et puis nous avons quelques artistes associés qui se nomment Wagner, Verdi, Debussy, Tchaïkovski, Mozart, Monteverdi, Britten ! Ce que nous offrons est donc potentiellement d’une qualité incomparable. À partir de là, la première mission est de partager le trésor et que chacun se sente interpellé et y ait accès. Sans doute, les maisons d’opéra ont aujourd’hui un impératif d’informer et d’initier plus profondément leur public. Cette pédagogie pour tous me passionne et nous avons notamment avec internet un instrument qui la rend possible.

Il est naturel de faire un bilan successoral quand on prend la direction d’une entreprise. Concernant le Théâtre du Capitole, quelles sont les forces et peut-être aussi les faiblesses de cette institution ?
Je travaille depuis trois mois dans la maison et je la trouve en bonne santé. Elle a envie de travailler et de faire des grandes et belles choses. Il se trouve que moi aussi ! Les forces de la maison, ce sont les femmes et les hommes qui y travaillent : les artistes du chœur et du ballet, les formidables ateliers de décors et de costumes, la technique sur scène, l’administration, les contrôleurs qui accueillent notre public. Tout cela est en ordre de marche. Outre les principes et la couleur de la programmation qui vont évidemment changer, je crois qu’un domaine sur lequel il faut travailler, c’est la communication : pour moi, elle doit être plus pédagogue, plus moderne, et en même temps plus chaleureuse, plus flamboyante, en un mot plus opéra.
D’importantes évolutions auront lieu très bientôt, notamment un nouveau site internet. Les programmes de spectacles vont également changer. Bien sûr, j’expliquerai ma démarche auprès du public.

Sur quels axes forts vont se concentrer les changements que vous souhaitez ?
J’ai des objectifs et, si je peux me permettre, une vision de ce que je souhaite. Le fait que ça constitue un changement ou pas m’est parfaitement indifférent. Sans doute n’ai-je pas la même vision des choses que mon prédécesseur, mais en soi ce n’est ni bien ni mal. Michel Plasson, Nicolas Joel et Frédéric Chambert ont tous fait de grandes choses pour cette maison. Mais si l’on veut malgré tout parler de changement par rapport au passé récent, je peux évoquer une autre façon de travailler avec les metteurs en scène, une autre façon de construire les distributions… Le Capitole est une maison du sud, avec une passion pour les chanteurs et je ne vois aucun mal à nourrir cette passion. Que toute une génération de chanteurs français ait été privée de Capitole, c’est dommage pour eux comme pour le public.

Les balletomanes toulousains ont vécu des années passées un peu difficiles, c’est du moins ce que démontrait la faible fréquentation des spectacles de ballet. Comment allez-vous remédier à cet état de fait ?
D’abord j’observe que la fréquentation est en hausse, ce qui est un bon signal. J’ai confiance en Kader Belarbi pour mener cette troupe. Son niveau artistique et technique a très fortement augmenté. Les classiques font le plein, comme partout. Ce qui là aussi nous montre le chemin. La danse classique, c’est une expression de la beauté et de l’harmonie qui touche un large public. Manifestement nous avons ce besoin en nous. Pour ce qui est de la danse d’aujourd’hui, elle est le contrepoint indispensable de cette culture classique. À nous de la faire mieux comprendre et aimer. Là aussi, une autre communication, plus pédagogue, plus humaine, est à mettre en place. Kader Belarbi est un homme passionné, chaleureux, et sa parole peut vraiment entraîner le public. Nous travaillons de manière constructive et j’espère que cela donnera bientôt de beaux fruits !

En termes de répertoire lyrique, quels sont vos projets ?
Le répertoire que nous aborderons se doit d’être large, du baroque à la musique d’aujourd’hui. Évidemment les piliers de la programmation se nomment toujours Wagner, Verdi, Mozart, Bizet, etc. Mais il faut introduire de nouvelles oeuvres, qui jusqu’ici n’ont pas été jouées au Capitole et sont des oeuvres majeures. Lors de la première saison que je présenterai, 2018-2019, beaucoup d’oeuvres n’ont pas été vues au Capitole ou n’y ont pas été montées depuis longtemps, et pourtant ce sont des oeuvres mythiques. J’ai un grand amour pour le répertoire français et depuis Michel Plasson il fait partie de l’identité de la maison. Il faut penser bien sûr à des créations mais aussi jouer des ouvrages qui ont été créés dans les dernières décennies et qui me semblent majeurs. Et puis, il faut jouer les grands Verdi, Wagner ou Strauss… Peu de maisons françaises sont en mesure de donner des ouvrages d’une telle envergure et il faut en profiter ! Aujourd’hui, il n’y pas de crise du chant : vous pouvez tout distribuer, de Mozart à Messiaen, et de Donizetti à Wagner. Il appartient donc au directeur de penser ses saisons suffisamment en amont pour pouvoir inviter les meilleurs !

Certaines productions lyriques d’une esthétique totalement absconse font fuir le public. Quels vont être vos choix sur ce thème ?
Elles ne passeront pas par le Capitole, je peux vous l’assurer. L’opéra s’est fait du mal en se permettant d’épouvantables absurdités, tout à fait contre productives. Alors bien sûr, il faut de l’audace, de la fantaisie, et même de l’irrévérence, mais tout ça dans l’esprit de l’oeuvre ou dans un jeu constructif avec elle. Rappelons cette évidence : nous sommes un service public. Notre propos doit donc être intelligible. Il faut avoir en tête qu’une partie du public n’a aucune idée de l’oeuvre à laquelle il va assister et il faut la lui éclairer au lieu de la compliquer encore. Tous les grands et vrais metteurs en scène partagent cette même idée. Quant à choquer le bourgeois, ça me semble très puéril et d’un autre temps. Ce n’est pas notre rôle. J’ai aussi une passion pour l’artisanat du théâtre. Nous avons des ateliers de décors et de costumes de haut niveau et ils ne sont pas faits pour ne fabriquer que des barres de fer et des imperméables. Le Prophète vient d’ailleurs de démontrer leur exceptionnel savoir-faire.

La fidélisation du public existant ne peut faire l’économie de son élargissement, gage de pérennité dans le temps. Comment comptez-vous vous y prendre ?
Prendre mon bâton de pèlerin et porter la bonne parole partout où je pourrai, dans les quartiers, les écoles, les universités, les entreprises, les maisons de quartiers, les associations ! Le Capitole doit renouer avec le monde des actifs et Toulouse, avec sa concentration exceptionnelle d’industries de pointe et de start-up, offre de vastes possibilités. Il faut aussi que la qualité de ce que nous proposons soit telle que notre public ait envie de revenir et déjà parle autour de lui. Il faut réactiver le bouche à oreille ! Cela passera aussi par une progressive évolution de nos conditions d’accueil.

Ne pensez-vous pas que les budgets sous contraintes avec lesquels vous allez devoir travailler sont en fait une formidable occasion de découvrir de jeunes talents ?
C’est bien évident. Comme je l’ai dit, je ne comprends pas ce qui s’est passé au Capitole avec les chanteurs français, les confirmés comme les plus jeunes. Nous avons un devoir envers eux : si les opéras français ne leur apprennent pas le métier, où vont-ils le faire ? J’avertis donc le public : une fabuleuse génération de chanteurs français va déferler sur le Capitole ! Je pourrais en dire autant avec les metteurs en scène et les chefs d’orchestre. C’est mon métier de repérer les Alagna et les Dessay de demain, de leur faire confiance, de les suivre et, au bon moment, de leur donner de grands rôles.

Les plus grands théâtres de la planète font depuis longtemps appel au mécénat privé. Quelle va être votre position dans ce domaine ?
Jusqu’ici le Théâtre du Capitole n’a jamais fait appel au mécénat. Historiquement, l’association Aïda, réunie autour de Michel Plasson, a soutenu seulement l’orchestre. Mais les choses sont en train de bouger et je m’en réjouis. Tout est donc à faire et doit être fait à grande échelle. Nous ne sommes certainement pas dans un temps d’augmentation des subventions et il faut donc se retrousser les manches pour trouver de nouveaux financements. Je compte beaucoup sur le mécénat pour financer nos activités pédagogiques, domaine dans lequel j’ai de grands projets.

Qu’avez-vous envie de dire au public en ce début de mandat ?
De me juger sur pièces ! Et si je le convaincs, de s’engager à son tour pour cette magnifique maison. Il est évident que la fidélité du public est une force essentielle. Si la maison est pleine, si nous avons le public avec nous, alors je suis rassuré pour la suite ! Et Toulouse ne verra pas, à moyen terme, que de l’opéra au cinéma. Nous avons besoin de notre public pour que la maison vive, respire, se développe encore et rayonne !


Propos recueillis par Robert Pénavayre

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