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30 novembre 2016
MARIN / BELARBI

Maguy Marin et Kader Belarbi au théâtre Garonne

Cela fait deux saisons maintenant que le Ballet du Capitole investit, à Toulouse, des lieux de spectacles inattendus, inattendus de la part d’une compagnie de ballet. Mais son directeur, Kader Belarbi, ouvert à tous les styles et à toutes les expériences, veut que ses danseurs apprennent à s’adapter, à rompre avec leurs habitudes. Aussi, après Paradis perdus, la saison dernière, à l’Auditorium Saint-Pierre-des-Cuisines, le Ballet du Capitole se produira, en décembre 2016, sur la scène du théâtre Garonne, dans un programme Maguy Marin / Kader Belarbi.



À l’affiche, Salle des pas perdus de Kader Belarbi et deux pièces majeures du répertoire de Maguy Marin, le duo d’Eden et Groosland.
Inspiré par l’extrait d’un poème de Louis Aragon, le très « beckettien  » Salle des pas perdus met en présence quatre personnages, au teint vert-de-gris, qui traînent leurs valises et leurs souvenirs sur des pièces pour piano de Serge Prokofiev comme autant de visions fugitives. « Avec cette pièce, j’ai voulu montrer une humanité en panne plus que les exploits divertissants de corps glorieux » confie Kader Belarbi. Un brin d’humanité à la poésie triste, sans tragique.
Avec le duo tiré de son ballet Eden, Maguy Marin cherche à évoquer le jardin paradisiaque, d’où le titre de la pièce, l’amour originel, le temps de l’innocence, au son de cascades et d’orages. L’homme y empoigne la femme qui s’abandonne et devient liane, sans toucher terre. Fusion totale de deux êtres qui deviennent un pour ne plus se défaire, dans un duo intemporel.
Avec Groosland, chorégraphié sur les 2e et 3e concertos brandebourgeois, Maguy Marin a travaillé « au plus près de la jovialité de la partition de Bach » et de sa rigoureuse composition. Dans cette oeuvre drôle et triste à la fois, elle met en jeu le travail du poids et du volume pour dévoiler le mouvement et les sentiments d’hommes et de femmes revêtus de costumes hypertrophiques. Ces personnages corpulents, qui semblent sortir des univers de Fernando Botero ou de Niki de Saint-Phalle, évoluent, contre toute attente, avec élégance, grâce et légèreté. Dénonçant notre société du paraître et de l’esthétisme à tout prix – qui empêche à des corps « autres » d’être dansants – Maguy Marin nous dit que la danse n’est pas tant liée à un corps esthétique qu’à une science du rythme, du mouvement et de l’espace. Ce qu’elle continue à expérimenter inlassablement avec ses danseurs à Ramdam, à Sainte-Foy-lès-Lyon.



Entretien
Kader Belarbi, chorégraphe

En décembre 2016, le Ballet du Capitole se produira au théâtre Garonne. Quelles en sont les intentions ?

Depuis maintenant quatre saisons, le Ballet du Capitole s’enrichit d’un répertoire aux esthétiques diverses. L’enjeu est de pouvoir le proposer dans différents lieux et pour différents publics, qui ne viendraient peut-être pas au Théâtre du Capitole. La diffusion et l’élargissement des publics font partie de mes objectifs pour le Ballet du Capitole. S’adapter à une autre scène toulousaine avec une autre équipe témoigne d’une ouverture d’esprit que partage Jacky Ohayon, directeur du théâtre Garonne. Cela montre la vitalité du Ballet du Capitole à s’inscrire dans un lieu moins habituel, comme la programmation de la saison dernière à Saint-Pierre-des-Cuisines. Autant que je peux, chaque saison, j’essaie de proposer une programmation comme un rendez-vous inaccoutumé.

Pourquoi un programme associant deux pièces de Maguy Marin et votre ballet, Salle des pas perdus ?
Nous nous sommes entendus avec Jacky Ohayon sur une programmation qui met à l’honneur l’une de nos grandes chorégraphes françaises, Maguy Marin. Dès mon arrivée, j’avais souhaité confronter les danseurs du Ballet du Capitole aux oeuvres chorégraphiques de Maguy Marin. Eden et Groosland sont les deux ballets à notre répertoire qui seront présentés au théâtre Garonne. Il manquait une troisième pièce chorégraphique pour créer un lien avec l’univers de Maguy. Salle des pas perdus a été composé à partir d’un travail que l’on peut rapprocher de celui de Maguy : sur le corps masqué avec l’écriture du mouvement et une grande musicalité. Les trois ballets révèleront des créatures dansantes dans des univers très différents.
En juin dernier, Maguy Marin a reçu un Lion d’or à Venise qui récompense l’ensemble de sa carrière. Pour moi, elle est une artiste engagée et une femme insoumise, ce qui est rare aujourd’hui. Ce qui me touche dans son travail, c’est qu’elle ne renie pas l’héritage de la tradition, elle cherche et réinvente un geste dans une réalité sociale, politique et historique et crée systématiquement un univers. Cette programmation au théâtre Garonne n’est qu’une étape avant le projet d’une création pour les danseurs du Ballet du Capitole.

Salle des pas perdus est une pièce que vous avez créée en 1997 pour quelques danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris. Que raconte-t-elle et la reprendrez-vous telle quelle pour les interprètes du Ballet du Capitole ?

Le ballet raconte l’histoire de quatre personnages qui traversent un espace clos comme une salle des pas perdus. Chacun évoque un bout de lui-même et le partage parfois avec les autres. Des ampoules sont fixées au sol pour mieux cerner et éclairer des intensités de vies. Les pièces pour piano de Serge Prokofiev sont des visions fugitives qui s’accordent à des bribes de vies. De ce huis-clos, les quatre personnages entrent séparément et ressortent ensemble. De la première ampoule qui s’allume jusqu’à la dernière qui s’éteint, ils ne sont que de passage. J’ai toujours une attention particulière pour de nouveaux interprètes et je dois offrir le meilleur confort dans l’appropriation d’une nouvelle danse. Il intervient toujours des changements, sur un danseur ou sur un ensemble, pour créer une belle cohérence.

Propos recueillis par Carole Teulet