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26 octobre 2016
Le Turc en Italie


Entretien
Emilio Sagi, mise en scène

Avant d’entrer dans les détails de votre production, pourriez-vous nous dire en quelques mots ce qu’est pour vous Le Turc en Italie ?

Le Turc en Italie, au fond, est une comédie bourgeoise, avec un ancrage totalement citadin, sans aucune échappée vers le monde de l’absurde comme cela a pu être le cas dans certaines de ses comédies précédentes. C’est l’histoire comico-seria d’un couple formé par un homme mûr et sa jeune épouse un peu frivole, qui ne se sent pas suffisamment aimée, encore moins admirée. C’est pourquoi elle va chercher cette sensation auprès des jeunes hommes de son entourage. Les conséquences pourront s’avérer sérieuses pour elle mais, à la fin, son mari prend conscience de la situation et lui pardonne.

On considère souvent que Le Turc en Italie est un ouvrage plus profond que les autres comédies auxquelles Rossini avait habitué son public, plus « intellectuel » – on le compare même parfois à Six personnages en quête d’auteur de Pirandello. Cela vous a-t-il inspiré ou trouvez-vous cela exagéré ?

Non, je ne pense pas que ce soit exagéré du tout. Je pense au contraire que Rossini cherche effectivement à faire avec ce nouvel ouvrage quelque chose qui, tout en restant dans la veine comique, soit d’une grande tenue intellectuelle.

Le rôle du poète fait un peu penser à Don Alfonso de Così fan tutte. On sait que Rossini avait découvert cette oeuvre très récemment et que, plus largement, il adorait Mozart. Pensez-vous qu’il y ait un lien entre ces deux oeuvres ?

Sans doute ! Le personnage du Poète est extrêmement intéressant. C’est un homme qui tente de trouver l’inspiration pour une oeuvre classique, avec des personnages importants, de grandes passions, et il pense qu’il peut s’inspirer pour cela des personnages de Zaida et de son amant Selim. Mais finalement, on se rend rapidement compte que ce qui l’intéresse le plus dans tout cela, c’est la vie quotidienne qu’il peut ici observer, les aventures d’une bourgeoise, Fiorilla, de ses admirateurs, parmi lesquels on retrouve ce même Selim, et la relation entre Fiorilla et son mari. À mon sens, le personnage de Don Alfonso dans Così fan tutte a un profil plus nettement philosophique.

Comment avez-vous choisi de montrer cette oeuvre ? Quels ont été vos choix esthétiques en termes de décor, de costumes ? Quelles sont les références visuelles que vous avez choisi d’utiliser ?

J’ai souhaité, avec mon équipe, chercher à recréer un petit bout de ville, d’une ville italienne, bien sûr, puisque le livret dit que l’action se passe à Naples, avec ses magasins et tout le côté bouillonnant de la vie quotidienne dans ce quartier, avec ses échoppes, ses bicyclettes, ses Vespas, le tramway, les « vitelloni1 » qui attendent aux terrasses des bars de voir passer les jolies filles… Si j’ai choisi de replacer la scène dans les années 1960, c’est pour donner plus d’éclat à toutes ces diverses scènes de l’opéra.

Si on regarde la production de Rossini, on trouve beaucoup de figures féminines très fortes (Rosina dans Le Barbier de Séville, Isabella dans L’Italienne à Alger, ici Fiorilla). Rossini était-il un « féministe » avant l’heure ?

Assurément ! Les figures féminines chez lui ont toujours une force incroyable. C’est d’ailleurs l’une des raisons – parmi tant d’autres – qui me permettent d’affirmer la grande modernité des oeuvres de Rossini.

À ce propos, on dit souvent que Rossini est « inactuel », qu’il parle à toutes les époques. Que peut-il dire à la nôtre à travers cette oeuvre ?

Je crois fermement que les ouvrages de Rossini sont tout à fait actuels en effet. Sa manière de présenter les personnages féminins, nous venons d’en parler, mais aussi sa proximité avec le théâtre de l’absurde (même si cela est moins net dans Le Turc), sa manière de construire une oeuvre avec une succession de petits sketchs qui, à la fin, s’entremêlent de manière assez magique pour chaque fois donner naissance à des oeuvres parfaites

Propos recueillis par Jean-Jacques Groleau




1 - Allusion aux personnages du film de Federico Fellini, I « Vitelloni » (1953). Le terme de vitelloni était utilisé dans l’immédiat après-guerre pour qualifier les jeunes désoeuvrés qui passaient leur journée au bar