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19 mai 2017
LE PROPHETE



Stefano Vizioli, mise en scène

Au cours du XIXe siècle, Le Prophète figure parmi les modèles du grand opéra français, et rassemble le meilleur des écritures musicales de l’époque. Comment expliquez-vous alors que le XXe siècle ait à ce point boudé l’oeuvre ?
C’est une oeuvre qui à l’époque était un point de repère pour l’ensemble du monde de la musique européenne. L’explication viendrait alors peut-être d’une évolution des goûts, mais aussi des coups budgétaires, qui ont fait pencher les orientations artistiques vers des œuvres plus intimes et moins complexes dans leur mise en oeuvre. Car Le Prophète reste une oeuvre spectaculaire, par l’immense quantité de personnes en scène, chanteurs, choristes, mais aussi figurants, danseurs, en scène comme hors scène, des effets sonores avec des éléments orchestraux de coulisse, et bien sûr des solutions dramaturgiques qui ne se résument pas à « un château qui explose en tuant tout le monde » ! Nous devrions faire un petit tour dans les coulisses pour comprendre la complexité d’un tel travail qui est loin d’être perceptible le soir du spectacle.

Comment la partition de Meyerbeer vous a-t-elle immergé dans le drame ou soufflé des éléments inspirants pour la mise en scène ?
Je dois vous avouer que cette musique me laisse chaque fois un sentiment sombre, si ce n’est désespéré, même l’élément surréaliste de cette danse du IIIe acte a cette saveur funeste de danse macabre. Dans tout cela, la difficulté d’exécution vocale est en contraste avec la dureté du thème historique, et cette violence psychologique qui écrase les faibles et fait malgré tout gagner le mal. C’est cela qui m’a alors intéressé  : comprendre que même aujourd’hui il est facile de succomber à l’attrait de faux prophètes.
L’histoire de Jean de Leyde, ses pseudo visions, la cruauté et la lâcheté qui émergent des différentes péripéties comme des phénomènes de notre actualité, tout cela peut dénoncer la superficialité, la ruse, et nous permettre de dépasser la simple notion de héros romantique que l’on trouve chez Meyerbeer.

Dès lors, pouvez-vous nous parler des aspects visuels de votre mise en scène ? Quelles ambiances avez-vous imaginé ? Dans quelle veine se fonderont les éléments scéniques ?
Avec le scénographe Alessandro Ciammarughi nous avons souhaité placer le drame dans une boîte étouffée et noire où les éléments symboliques explosent dans leur force sémantique  : un vaste champ de blés, un boeuf écartelé, la maison de Jean où les murs sont faits de paroles confuses de bibles catholique et luthérienne, puis des visions, des éléments transparents, comme si nous pouvions percevoir ce que la force de séduction trompeuse et toxique d’un « prophète » peut créer dans notre esprit, tandis que celui-ci tire sa force de notre faiblesse et de nos peurs. À la fin de chaque moment historique, il y a ces prophètes qui accablent comme un tsunami ravageant les consciences fragiles et dépourvues de valeurs authentiques.
C’est pourquoi, même avec les costumes, nous n’avons pas souhaité souscrire à une reconstitution, faite de précisions historiques excessives, même si nous avons contextualisé l’ensemble autour de 1849, période de grands mouvements historiques et de grands deuils pour l’Europe. Les danseurs du IIIe acte seront de simples gens qui ont trouvé un tutu dans un coffre et le portent finalement avec mépris, se moquant de ceux qui évoluent dans leur petite vie dorée et qui regardent de loin toute la misère sociale.

L’action du Prophète est vive, riche, pour ne pas dire « tarabiscotée ». Comment pensez-vous régler ces vastes mouvements, tout en gardant l’énergie nécessaire au déroulement du drame ?
Chaque acte semble être un microcosme en soi, où le mouvement des masses, tirées par des desseins cachés, contrastent fortement avec le registre privé. Lorsque Jean décide de devenir un prophète et de répondre à l’appel divin, sa mère Fidès ouvre une scène d’une analyse particulièrement unique et déterminante ; un matériau dramatique extraordinaire pour le metteur en scène. Et puis, la direction d’acteurs en elle-même promet d’être très physique, mais il sera important de travailler sur les contradictions internes des personnages qui s’aiment et se détestent en même temps, et de se demander si ce prophète croit véritablement en ses visions ou s’il les utilise pour contourner les problèmes et manipuler les esprits ? Je veux laisser le spectateur avec cette ambiguïté et lui permettre de fabriquer son propre voyage émotionnel, sans imposer des solutions ou des réponses faciles ou rassurantes. _
Propos recueillis par Jonathan Parisi