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25 août 2016
Le Corsaire


Sur les traces du Corsaire

Grand ballet académique créé en 1856 sur la scène de l’Académie impériale de Musique de Paris, Le Corsaire n’était jamais réapparu dans une version française jusqu’au 16 mai 2013, date de la création de la version « dépoussiérée » de Kader Belarbi par le Ballet du Capitole. En revanche, il est fréquemment donné en Russie où il est au répertoire des plus grandes compagnies depuis le XIXe siècle.

La version la plus célèbre du Corsaire fut créée le 23 janvier 1856 par le Ballet de l’Académie impériale de Musique de Paris, dans une chorégraphie de Joseph Mazilier, sur une partition d’Adolphe Adam et un livret de Jules- Henri Vernoy de Saint-Georges, librement adapté du poème de Lord Byron, The Corsair. Publié en 1814, ce poème va très vite être adapté à la scène car il possède de nombreux éléments susceptibles de tenter les chorégraphes : une intrigue pleine de rebondissements, un cadre exotique – la Grèce sous domination ottomane – rendu populaire par les récits de voyage et les tableaux de Delacroix, ainsi qu’un héros chez qui la violence et le goût de l’action n’empêchent pas la noblesse des sentiments.
Saint-Georges y introduisit des épisodes sacrifiant au goût de la superproduction théâtrale (marché aux esclaves, fuite des pirates sur un navire qui fait naufrage) et fit de Médora (Carolina Rosati) – femme déterminée à gagner sa liberté et le droit de choisir l’homme de sa vie – le personnage central. Le rôle de Conrad reposait alors essentiellement sur la pantomime et fut confié à un mime italien engagé spécialement pour l’occasion, Domenico Segarelli. La prestation de Carolina Rosati dans le rôle de Médora suscita l’enthousiasme du public et de la critique : elle était « la première ballerine au monde » et possédait « plus de vigueur que Carlotta Grisi, une grâce plus distinguée que Fanny Cerrito, autant d’intrépidité que Sofia Fuoco et une originalité plus marquée que les trois réunies ». Quant à l’éminent critique de danse Jules Janin, il reconnut que Carolina Rosati avait « le pied léger à la manière de Marie Taglioni » et que « Carlotta Grisi, qui était si enchanteresse, n’avait pas plus de charme… ». D’autres exprimaient leur admiration par des manifestations plus concrètes ; c’est ainsi que Carolina Rosati reçut d’un admirateur un énorme bouquet enveloppé dans six mètres de dentelle au point d’Alençon. Autres temps, autres moeurs !
La chorégraphie de Joseph Mazilier, alors l’un des chorégraphes les plus prestigieux de son temps, était rigoureusement académique mais visait aussi à une intense expression dramatique dans les rôles solistes. Sa prédilection pour le récit dramatique s’était d’ailleurs affirmée dès son premier ballet, La Gipsy, en 1839. Avec Le Corsaire, il donna libre cours à son attrait pour l’ailleurs, pour le dépaysement qu’il déclinait toujours à grand renfort de pittoresque, de machineries et de dispositifs scéniques complexes, comme dans la scène finale du naufrage : « … la tempête, la nuit, la mer en furie, la silhouette du vaisseau, secoué avec une force croissante, puis son effondrement dans un bruit effrayant. Tout cela a été rendu avec une illusion complète par le décorateur et le machiniste. La scène de l’Opéra semblait avoir pris soudainement les vastes proportions d’une mer ouverte. C’était mieux que le mirage produit par le diorama ; c’était la réalité dans toute son horreur grandiose ». Grâce à la maîtrise technique du chef machiniste Victor Sacré, le naufrage du navire fut tellement impressionnant que Gustave Doré l’immortalisa par une gravure. Quant à la partition d’Adam, elle fut louée pour son côté mélodieux, son orchestration et son intensité dramatique. Ce fut la dernière oeuvre du compositeur qui mourut le 3 mai suivant d’une crise cardiaque.
« François Crosnier – alors directeur du Théâtre impérial – a sauvé l’Opéra grâce à un naufrage » pouvait-on lire dans la Presse de l’époque.

Carole Teulet