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10 janvier 2017
L’Enlèvement au sérail


Entretien
Tom Ryser, mise en scène

Après La Flûte enchantée et La Finta Giardiniera, vous vous intéressez pour la troisième fois à Mozart. Quelle est selon vous la force du modèle dramaturgique mozartien ?

Cette force vient en premiers lieux de la légèreté et du génie de la musique de Mozart, combinés à une perception fine des conflits de la vie, sans jugement. Et puis il y a cette compréhension profonde que les scènes comiques ne visent pas seulement à être drôles, mais cachent régulièrement de grands conflits, dont la dimension parfois désespérée crée la situation comique.

Pouvez-vous nous raconter avec vos propres mots l’histoire de L’Enlèvement au sérail ?

C’est un Mozart qui joue à l’orientaliste, sans jamais être étranger aux Lumières… En restituant, dès la scène d’ouverture, l’humanité profonde du Pacha Sélim et sa blessure secrète, je compte révéler la justesse des sentiments qui, outre une apparente facétie, rend justice à un Mozart fraternel, amoureux, et épris d’une saisissante humanité. C’est ainsi que la figure du maître oriental en son sérail va s’adoucir, et que la relation du Pacha et de sa captive, Konstanze, peut gagner en intensité. À mesure que la jeune femme confirme son amour pour Belmonte, seul élu de son coeur, le Pacha va redoubler son désir de posséder Konstanze. Il voit en elle l’incarnation de cette femme idéale qu’il a perdue ; d’où, en lever de rideau, les ombres de jeunes femmes qui défilent inlassablement entre les mains du Pacha. L’importance réservée au personnage de Selim rééquilibre la partition et évite bien des traitements caricaturaux, vus et revus, entre Occidentaux et Musulmans.

Vous jouez vous-même le rôle parlé du pacha Sélim. Y a-t-il un plaisir particulier à être en scène au cœur d’un spectacle que l’on a imaginé ?

C’est une situation très spéciale. Je suis un acteur qui a décidé il y a 20 ans de devenir un metteur en scène. Revenir sur scène au milieu de mon propre spectacle est une démarche inédite ! D’un côté vous voyez toutes les scènes de chacun des points de vue, et d’autre part vous avez la chance unique de diriger de l’intérieur, ce qui est spécial et magnifique. D’une certaine manière le Pacha Sélim est le metteur en scène de son royaume.

Cette oeuvre relève du genre de la turquerie, le fait de la mettre en scène dans notre société actuelle recouvre-t-il des enjeux particuliers, des précautions ?

Il faut rappeler que Mozart propose ici sa critique d’une société différente de la sienne, qu’il situe dans un pays lointain, démarche plus simple que de traiter des problèmes de votre propre pays. De nos jours, le monde est devenu plus petit. Nous connaissons la politique du monde entier et la réalité de chacun s’est rapprochée de ce qui n’était que des histoires. Ainsi, en tant que metteur en scène, on se doit de choisir soigneusement l’image que l’on va proposer, et de respecter le sens même de l’oeuvre, sans trop se référer à une situation politique concrète. Parce que cela amoindrirait l’idée même que défend Mozart. D’autant que comprendre et traiter un personnage, ne veut aucunement dire qu’on en valide le comportement.

Propos recueillis par Jonathan Parisi