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23 mars 2017
Don Quichotte

Un ballet à la flamme espagnole

Quatre siècles après sa parution (1605), le roman de Cervantès, L’Ingénieux Hidalgo Don Quijote de la Mancha, est encore et toujours d’actualité, tant le personnage est réinventé à l’infini, au fil du temps.


Don Quichotte assis dans un fauteuil par Adolf Schrödter Schwedt (1805 - 1875), Alte und Neue Nationalgalerie, Berlin.


Cet ouvrage, – qui met en scène un personnage généreux, idéaliste et redresseur de torts –, a connu une postérité remarquable, inspirant une quantité incroyable de romans, de peintures, de pièces de théâtre, de films, d’opéras, de compositions orchestrales, de ballets…
Le premier ballet sur le sujet serait le ballet comique Don Quichotte chez la Duchesse, créé le 12 février 1743 à l’Académie royale de Musique, sur un livret de Charles-Simon Favart et une partition de Joseph Bodin de Boismortier. Le roman picaresque de Cervantès donnera lieu à de nombreux ballets, jusqu’à aujourd’hui. Les classiques ne seront pas les seuls à adapter ce roman à la danse ; ainsi, Birgit Cullberg et Maryse Delente, entre autres, donneront leur propre vision de l’oeuvre. La version la plus célèbre demeure celle de Marius Petipa, dont la première eut lieu le 26 décembre 1869 au Bolchoï de Moscou. Après Le Corsaire (2013) et Giselle (2015), Kader Belarbi s’empare à son tour de Don Quichotte. L’intrigue de ce ballet d’action tourne autour des amours contrariées de la belle Kitri et de son amoureux Basilio, avec des moments de bravoure et des scènes pleines d’humour. Mais Kader Belarbi a voulu rendre sa place au héros éponyme de ces aventures, le Chevalier à la Triste Figure et son fidèle écuyer Sancho. Seul prétexte à justifier le titre du ballet dans la plupart des versions classiques, Don Quichotte sera présent tout au long des trois actes de cette nouvelle version du directeur du Ballet du Capitole. Et il ne sera pas que décoratif ! Pour accompagner ces aventures hautes en couleurs, le chef d’orchestre Koen Kessels dirigera la partition de Ludwig Minkus.
D’après quelques truculents épisodes de Cervantès, Kader Belarbi nous convie à suivre dans un délire de grandeur, entre réel et imaginaire, les traces de Don Quichotte, casque ficelé et lance à la main, chevauchant son destrier Rossinante. Et comme le dit Sancho Pança à son maître, c’est avec des grillons dans la tête que « l’ingénieux Hidalgo » nous entraîne dans des visions et des divagations entre dames à sauver, injustices à réparer, géants à terrasser…


Entretien
Kader Belarbi, chorégraphe

Après Le Corsaire et Giselle, dont vous avez donné de très belles versions, voilà que vous vous attaquez à Don Quichotte. Pourquoi ce goût pour donner votre version des grands ballets du répertoire ?

Cela fait déjà cinq saisons que je suis à la tête du Ballet du Capitole. Aujourd’hui, ce terrain de connaissance me permet d’affiner ce que j’échange avec les danseurs en retour de leurs propres évolutions, des nombreuses aventures chorégraphiques vécues et des multiples rencontres marquantes avec les chorégraphes. Cette nourriture incessante enrichit le danseur, consolide ses acquis et ouvre de nouveaux horizons vers un répertoire qui ne cesse de grandir. Par ailleurs, je m’attache à l’un des fondamentaux d’un Ballet qui est de travailler d’après une tradition avec des reprises. Il s’agit d’un patrimoine mais c’est aussi impulser le renouvellement d’un répertoire avec une « véritable réinterprétation » de grands ballets en présence des danseurs d’aujourd’hui. De cette manière, une compagnie et les grands ballets restent vivants. Il ne demeure d’ailleurs que ce qui est bon et juste. C’est cela l’héritage, le répertoire et l’identité d’une compagnie. Je pense qu’il est essentiel d’être respectueux de l’usage du vocabulaire classique tout en permettant une ouverture d’esprit. C’est pour moi une liberté à s’offrir pour faire évoluer le langage et donner une nouvelle interprétation en nuançant ou en transformant ce qui existe. C’est ainsi qu’à la fin d’une création, le ballet appartient non plus au chorégraphe mais aux danseurs qui le font vivre. Mon équipe et moi-même sommes là pour conserver une fidélité et une cohérence. Les danseurs, eux, incarnent le ballet et ajoutent au répertoire leur nouvelle signature.

Pourquoi Don Quichotte ?

Parce que c’est un titre !
Parce que c’est un grand ballet inscrit dans l’histoire de la danse !
Parce que c’est un ballet espagnol !
Parce que c’est un ballet joyeux !
Parce que la musique rythmée et colorée vous emporte !
Parce que les amours de Kitri et Basilio sont « croustillantes  » !
Parce que le vieux fou et ridicule Don Quichotte !
Parce que le ventru et poltron Sancho !
Parce que la vision de belles naïades !
Parce que tout le monde danse !
Parce que l’aventure !
Parce que tout ça !

Quelle est votre nouvelle version (sans trop dévoiler la production) ?

Quatre siècles après la parution du roman de Cervantès, Don Quichotte reste l’un des chefs-d’oeuvre de la littérature. La popularité du roman a entraîné dans son sillage une kyrielle de textes, d’expositions, de spectacles…
J’ai lu avec plaisir les deux tomes de Cervantès qui sont une profusion d’épisodes truculents et d’aventures extravagantes. C’est la figure de Don Quichotte qui m’intéresse tout particulièrement. Il s’agit encore aujourd’hui d’une icône que beaucoup de monde s’accapare en l’incarnant avec les traits et les caractéristiques du héros grotesque, ridicule, romantique, idéaliste…
Les versions du ballet présentent presque toujours le personnage de Don Quichotte de manière amoindrie. Je ne souhaitais pas qu’il reste planté de côté sur la scène alors qu’il est le protagoniste de ces aventures avec son comparse Sancho Pança. Il s’agissait donc d’inscrire un fil conducteur avec les deux personnages que sont le chevalier errant et l’écuyer poltron.

Tout au long du ballet, Kitri demeure pour Don Quichotte une vision fantasmée de Dulcinée. Pour clarifier l’intrigue, j’ai abandonné le personnage du grotesque « dandy » Gamache (il y a du Gamache dans Don Quichotte) et celui d’Espada car c’est de Basilio, que je fais un torero. Rares sont les ballets où l’on comprenait que Basilio était un barbier, d’autant plus qu’il est souvent vêtu d’un pourpoint de torero. Dans ma version, il devient aux yeux de Kitri le plus beau torero du monde et prend tout son sens. Ce resserrement des personnages rend plus consistants Don Quichotte et Basilio. J’ai aussi renforcé les rôles de Mercedes et d’Estéban, le couple de gitans, amis de Kitri et de Basilio. Selon mes recherches musicales, j’ai ajouté de nouvelles compositions et transcriptions du seul compositeur Ludwig Minkus. Je me suis amusé à ré-agencer des séquences pour être le plus cohérent dans le déroulé musical du livret. Au IIe acte, j’ai imaginé un marais. De belles naïades apparaissent avec leur reine et correspondent au corps de ballet féminin, toujours souhaitable comme parenthèse blanche et symbole des ballerines sur pointes. Le ballet est composé de trois actes. Il sera dense, coloré et festif.

Au vu de vos créations, je pense notamment à La Bête et la Belle et à La Reine morte, il est clair que vous adorez raconter des histoires. Quelle est votre approche créative ?

Personnellement, tout peut être un départ pour créer. Je pense que toute abstraction est l’infime partie d’une figuration et donc à l’origine, une véritable petite histoire. Comme un collecteur, je ramasse les éléments qui m’intéressent d’une histoire, d’une légende, de faits, d’événements… et de tout ce qui s’y rattache. Muni de ce « panier à provisions », je décante et mesure les nécessités absolues et les abandons possibles. Là en l’occurrence, il y avait un contenu déjà existant sur Don Quichotte dont il fallait que j’oublie parfois l’existence pour me laisser guider vers ma propre inspiration. C’est un canevas qui se met en place et qui évolue sans cesse vers ce que j’appelle un bon scénario musical dansé. Il évolue constamment en anticipation en fonction des rencontres avec le compositeur ou le chef d’orchestre, ou au cours des essayages des costumes et des accessoires, avec la concrétisation progressive des décors et la plupart du temps dans l’échange constant avec les danseurs dans le studio.
Je ne connais jamais le résultat mais tout se découvre et se dévoile au fur et à mesure et il faut essayer de rester cohérent avec la meilleure des inspirations. Un théâtre offre un temps souvent contraint pour une création. Je me plie à un cadre et à une discipline pour travailler et répondre au calendrier souhaité. Il y a en ce sens une dynamique d’urgence qui vous oblige à un processus de création très ramassé. Pour ce Don Quichotte, j’ai été obligé de programmer trois périodes de répétitions et d’envisager en amont les séquences à mener et à créer en même temps que le déroulement normal d’autres répétitions et de spectacles de la saison ; c’est un drôle d’exercice dont on s’arrange : ne dit-on pas que de la contrainte naît la liberté !

Propos recueillis par Carole Teulet