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23 octobre 2015
Rigoletto


Du 2 au 11 octobre au Théâtre du Capitole

Entretien avec Nicolas Joel, mise en scène

Le caractère général de cet ouvrage, que ce soit l’original de Victor Hugo ou bien la transposition lyrique de Giuseppe Verdi, est-il profondément ancré dans la Renaissance, que ce soit en termes de couleurs, de costumes, de mœurs ?

J’en suis parfaitement persuadé et c’est d’ailleurs le projet scénographique et dramaturgique que j’ai alors développé avec le décorateur italien Carlo Tommasi. Pour moi, en tant que récent Directeur du Théâtre du Capitole à cette époque-là, c’est-à-dire en 1992, c’est un spectacle très important car, d’une certaine manière il installait l’esthétique que j’ai par la suite développée durant tout mon mandat, une esthétique classique respectueuse des livrets et de la musique. Vous parlez de couleurs et vous avez parfaitement raison. Je me souviens d’une réflexion du maestro Maurizio Arena qui conduisait la première de cette production. Dès qu’il vit les décors et les costumes, il me dit : « C’est la couleur de Rigoletto ». L’oeuvre est totalement ancrée dans la Renaissance, même si elle est ici revue et corrigée par le XIXe siècle bien sûr. Nous l’avons fait avec des moyens scénographiques traditionnels, c’est-à-dire en mélangeant les décors construits et les décors peints. Ce qui vraiment m’importait était de trouver cette couleur.

Il est commun d’entendre affirmer que Rigoletto marque une vraie rupture dans l’histoire de l’opéra. Comment se matérialise cette rupture ?

C’est l’apparition de la psychologie dans l’opéra. Ce qui passionne ici Verdi, ce n’est pas l’intrigue en elle-même, mais plutôt la nature profonde des personnages, au premier rang desquels bien sûr Rigoletto. Ce personnage illustre à merveille ce que l’on appellera plus tard, en termes de typologie vocale, le « baryton Verdi ». Il y en a eu avant certes, mais avec Rigoletto, le compositeur trouve le paradigme de ce type de voix. Cette rupture que vous évoquez, et qui est réelle, on la trouve également dans l’abandon de la structure traditionnelle de l’opéra, et plus particulièrement des airs qui font place ici à des scènes.

Quelles sont les différences qui éloignent Rigoletto de Verdi et Le Roi s’amuse de Victor Hugo ?

En fait il n’y en a pas tellement. Le livret de Piave est une très bonne adaptation de l’oeuvre de Victor Hugo. Certes il y a des changements qui ont été nécessités par la censure car il était alors impossible de représenter un Roi aussi pervers que ne l’est le Duc de Mantoue. Sinon, je le répète l’adaptation est assez fidèle.

Y avait-il une raison particulière pour que Victor Hugo ne soit pas favorable à l’adaptation de son oeuvre dans le cadre lyrique ?

Tout d’abord, est-ce que Victor Hugo aimait le théâtre lyrique ? Je crois qu’il n’y a rien de moins sûr. Peut-on ensuite parler de jalousie d’auteur ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, Victor Hugo était un vrai « fracasseur » de conventions sociales et l’intervention de la censure a dû profondément lui déplaire.

Le personnage de Rigoletto est l’un des plus fascinants composés par Verdi, l’un des plus complexes aussi. Tracez-nous le portrait que vous en donnez sur scène.

Je vous disais en liminaire que j’essaie toujours de rester le plus fidèle à la lettre de l’ouvrage. Je montre donc un père déchiré, obligé par des conventions sociales de jouer un rôle, celui d’un bouffon. On apprend très vite qu’il vit dans le souvenir de sa femme disparue et dans l’amour qu’il porte à sa fille. Tout cela, le compositeur le montre avec un génie sans égal de la caractérisation musicale.

Le metteur en scène ne doit-il pas, exceptionnellement, adapter sa vision du personnage au potentiel dramatique de son interprète ?

Bien sûr que oui et c’est même son devoir. Que ce soit clair, on ne peut chanter Rigoletto si l’on n’est pas un grand artiste. Ce rôle réclame des qualités de comédien et des ressources vocales gigantesques. Vu les exigences en tous genres de ce rôle, j’ai toujours essayé d’aider l’interprète. Tout en le guidant dans ce que j’estime être la vérité de l’ouvrage, je me suis constamment placé à ses côtés, que ce soit Alain Fondary ou Juan Pons, pour ne citer qu’eux au Capitole. Aujourd’hui je me réjouis d’avoir à travailler avec Ludovic Tézier sur ce rôle. C’est pour moi un partenaire de longue date et le voir accéder à cet Everest du répertoire pour baryton est pour moi une grande joie.



Propos recueillis par Robert Pénavayre, août 2015







Photo © Julien Benhamou