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8 janvier 2016
Les Caprices de Marianne


Entretien : Oriol Tomas, mise en scène

Comment s’est passé le travail préparatoire pour ce vaste projet ?

Il s’agissait à l’origine d’un appel à candidatures. J’ai proposé à des collègues et amis québécois de participer au projet. J’avais déjà travaillé avec Laurence Mongeau (aux costumes) sur d’autres projets, mais jamais avec mes deux autres collaborateurs (Patricia Ruel aux décors, et Étienne Boucher aux éclairages). Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois pour élaborer ce projet de spectacle. Il fallait tenir compte de plusieurs contraintes : le budget, la tournée, le décor qui devait s’adapter à toutes les salles des théâtres coproducteurs… Il y avait en outre deux distributions, ce qui voulait dire que nous doublions les costumes etc. Nous avons remporté le premier prix du concours du Centre français de promotion lyrique (CFPL) et en sommes très fiers.

Quelles ont été vos sources d’inspiration visuelles et esthétiques ?

Musset place sa pièce à Naples au temps de François 1er. Il joue donc avec le temps en situant ses personnages au XVIe siècle, trois siècles avant la création. Entre la pièce de Musset et la recréation de Sauguet-Grédy, il y a un nouvel écart, de plus de cent ans. C’est pourquoi nous nous sommes permis, comme Musset et Sauguet, de jouer avec le temps en transposant l’œuvre quelque part entre 1950 et 1960 (ce qui correspond au moment où l’opéra a été créé). C’est une espèce de compromis entre Musset, l’initiateur, et nous, aujourd’hui. Le décor est en noir et blanc. L’utilisation du noir et blanc nous a paru la meilleure représentation esthétique du drame, car elle évoque une atmosphère du passé. Nous nous sommes donc inspirés de la dernière période du cinéma italien en noir et blanc, avant l’arrivée de la couleur, qui coïncide également avec celle de la création de l’opéra. Les personnages, figurines de papier extrêmement fragiles, évoluent dans le décor esquissé, à la perspective trompeuse de la Galleria Umberto 1er à Naples : Italie irréelle. Sa monumentalité oppressante accentue l’isolement et la vulnérabilité des personnages. Son dôme, tel une cage de verre, les enferme dans ce lieu, métaphore de leur inéluctable destinée : Marianne, captive de Claudio, lui-même prisonnier de sa propre jalousie ; Cœlio esclave de son amour fou et Octave, doublement enchaîné et par l’amour pour Marianne et par la fidélité envers Cœlio. Ainsi, cette Galleria à la fois esquisse, maquette, place publique, lieu de passage et allégorie de la vie attire les personnages, les convie à partager, à aimer, en un mot, à être.

Comment résumeriez-vous l’essence de ce drame ?

Musset parle d’une jeunesse qui se cherche, qui ignore vers où le monde se dirige, qui ne peut plus admettre les vieilles valeurs et qui cherche de nouvelles façons de vivre et de se battre. Ce thème propre au XIXe siècle parle encore aux jeunes d’aujourd’hui. Les Caprices de Marianne a toutes les caractéristiques du Romantisme : c’est une évasion dans une autre période et dans un autre lieu, à Naples, l’Italie rêvée des romantiques.

Pourriez-vous nous parler de ces personnages ?

Musset, en précurseur, conduit Marianne sur la voie des revendications féminines, alors qu’il ancre ses personnages masculins dans un carcan traditionnel. Claudio représente les vieilles valeurs immobilistes, absolutistes, rétrogrades, extrêmement autoritaires ; Cœlio-Octave sont quant à eux la jeunesse, le désir de changer, de vivre intensément, le besoin d’un air nouveau ; Marianne, enfin, incarne la vie, l’avenir et le même désir de liberté. Cœlio se tient tout le long de la pièce rivé à son amour, il n’en démord pas. On ne sent aucune évolution chez lui, c’est un peu un figurant. Il est typique de la représentation de l’amour fou romantique qui se termine par la mort. En tous cas, c’est un personnage de deuxième catégorie.
Le véritable héros romantique, c’est Octave. Tout d’abord, il est humain et parce qu’humain, il évolue et donc, souffre. Je dirais en outre qu’il est doublement le véritable héros. Tout d’abord, parce qu’il reste fidèle à Cœlio – la loyauté, la fidélité sont des valeurs propres du Moyen-Âge, période encensée par le romantisme, toujours à la recherche d’un passé ou d’un ailleurs où les « vraies valeurs », la noblesse des sentiments, l’héroïsme, la bravoure seraient de mise. On remet au goût du jour toute l’idéologie de l’esprit chevaleresque. En second lieu, par sa loyauté, son amitié pour Cœlio et, surtout, par son amour pour Marianne, il se trouve transfiguré. C’est le personnage qui subit la plus grande transformation : de « mauvais garçon », qui erre sans but dans la vie, dévoyé et qui proclame « son mal de vivre », il passe à un rôle de « saint » laïc. Car il perd tout : l’amitié (son ami meurt et de plus, il meurt dans la certitude qu’Octave l’a trahi – du moins le croit-il), l’amour, car il ne s’autorisera pas à aimer Marianne, et même son pays (il va devoir s’exiler). Le sentiment de perte est total, c’est bien le héros romantique abandonné de tous et qui souffre abominablement. Il y a là une incroyable injustice : tout perdre alors qu’il ne cherchait qu’à aider un ami !

Le livret et la musique de Sauguet mêlent avec génie la profondeur du sujet et l’humour, voire l’ironie caustique parfois. Comment gère-t-on un tel patchwork d’émotions ?

Nous sommes devant deux catégories de personnages. Il y a les personnages qui évoluent ou autour de qui se noue le drame (Cœlio, Octave, Marianne), que j’ai dirigés de façon plus réaliste pour qu’ils collent mieux à notre réalité ou à celle des jeunes d’aujourd’hui… Et puis il y a les personnages qui sont esclaves de leur rôle social (Claudio, Tibia, la Duègne etc.), que je présente davantage comme des caricatures. J’ai travaillé avec eux sur une gestuelle pour amplifier le caractère comique des thèmes musicaux qui les représentent.

Cet opéra-comique qui se termine mal est-il à tirer du côté de la tragédie ?

Oui, il tire bien plus du côté de la tragédie. C’est la musique qui amène le caractère comique de certains personnages. Le texte est ponctué de certaines scènes et situations comiques tout au long de l’œuvre. Mais cet ouvrage est principalement tragique.




Propos recueillis par Jean-Jacques Groleau, juillet 2015
Retrouvez l’intégralité de l’entretien dans le programme de salle.

Informations

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