Liens d'évitement



23 novembre 2015
Giselle


Entretien avec Kader Belarbi, Directeur de la danse du Théâtre du Capitole.


Pourquoi proposer une nouvelle version de Giselle pour l’ouverture de la saison 15-16 du Ballet du Capitole ?

Giselle est l’un des ballets les plus dansés au monde. C’est le chef-d’oeuvre du ballet romantique. C’est l’un de mes ballets fétiches et j’ai eu le plaisir d’interpréter de nombreuses versions. Aujourd’hui, un Ballet d’envergure se doit d’avoir à son répertoire un Giselle de belle facture. Pour cela, il doit, entre autres, être doté d’un Corps de ballet féminin de qualité. C’est ce que je tente de mettre en oeuvre au sein du Ballet du Capitole. En tant que directeur de la danse, je veux inscrire une nouvelle production de Giselle au répertoire du Ballet du Capitole, à travers ce qui m’a été transmis par les chemins de la tradition de l’école française, en étant fidèle à l’esprit et à la lettre. Pour cela, je me suis replongé dans les écrits de Théophile Gautier, dans les sources musicales d’Adolphe Adam et dans le contexte de l’oeuvre, depuis sa création en 1841 jusqu’à nos jours.
La question de la mémoire, de l’interprétation et de la transmission se pose toujours pour parvenir à un juste sens. Avec un grand intérêt, je suis allé à la Bibliothèque-Musée de l’Opéra de Paris pour faire mes propres recherches. J’ai été subjugué par tous ces artistes qui ont donné une pâte à ces nombreux Giselle. Pierre Vidal, directeur de la Bibliothèque- Musée et son adjoint Mathias Auclair ont eu la gentillesse et la grande générosité de m’ouvrir les portes de cette mémoire gigantesque. Et c’est avec émotion que j’ai lu et vu des trésors historiques.
Au cours de ces recherches, je me suis fabriqué une forme d’inventaire sur les indications de l’action, de la pantomime, de la musique originale, de la description des costumes, des accessoires et des éléments de décors, dans l’esprit de l’époque et de l’ouvrage.
Mais je ne souhaite pas parler de reconstitution, car l’écueil à éviter est le ballet-pièce de musée. Il me paraît essentiel de respecter les ouvrages du passé en formulant une transmission, une tradition qui se perpétue.
Mon souhait est de créer un Giselle vivant et actuel, qui s’inscrive dans le regard et le désir d’aujourd’hui.
Au fil du temps et des interprètes, Giselle a évolué et les transformations respectueuses de l’esprit original de l’oeuvre permettent d’inscrire encore ce chef-d’oeuvre du XIXe siècle dans notre présent.

Sans trop dévoiler votre vision de l’oeuvre, pouvez-vous nous dire en quoi elle sera différente de ce qui a déjà été fait ?

Je ne cherche pas l’originalité. Je trouve le sens et une justesse de ton après avoir rassemblé en moi tout ce qui correspond à un héritage et à une projection personnelle. Je crée une nouvelle version avec mes propres mots. Dans le 1er acte, je fais des paysans initiaux des vignerons et j’enracine les danses populaires. Pour cela, j’ai ré-agencé la musique d’Adolphe Adam afin de créer une dramaturgie musicale correspondante à cet univers.
Comme il se doit dans les grands ballets, les conditions sociales des protagonistes sont très contrastées. En opposition aux vignerons, la seigneurie est plus dansante, interrompant une chasse au vol pour faire une halte dans la clairière.
Pour accentuer la dualité entre monde terrestre et monde immatériel, le ballet blanc du deuxième acte retrouve une plus grande élévation avec le retour – comme à l’origine – des vols des Wilis (fiancées mortes avant leurs noces). Je donnerai un soin particulier à la virtuosité technique et à la qualité des pointes des Wilis, vaporeuses « Filles de l’air » comme disait Théophile Gautier.
Le thème romantique de l’amour plus fort que la mort est évidemment ici pleinement à l’oeuvre. Plus que dans tout autre ballet, dans Giselle, le mouvement se transforme en langage de l’âme.
Cette nouvelle version respectera la tradition, avec le regard de ce que nous sommes aujourd’hui.

Pourquoi avoir choisi Thierry Bosquet, Olivier Bériot et Sylvain Chevallot pour concevoir les décors, les costumes et les lumières de cette production ?

Thierry Bosquet travaille pour l’opéra, la danse et le théâtre et réalise des décors et des costumes dans la plupart des théâtres et opéras du monde entier. Amoureux de l’art baroque et de l’art gothique flamboyant, il se consacre également à des projets de décoration au travers de nombreuses peintures murales pour des châteaux ou des hôtels particuliers.
Il est avant tout un somptueux peintre raffiné qui a su créer une scénographie pour Giselle, composée principalement de toiles peintes représentant une forêt automnale au 1er acte et une forêt lunaire au 2e acte. Son sens du beau, sa sensibilité et sa finesse d’esprit éclairent tous les aspects rêvés de Giselle. Pour cette nouvelle création, je retrouve deux fidèles complices, Olivier Bériot et Sylvain Chevallot avec qui nous avons créé plusieurs ballets.
Olivier Bériot est créateur de costumes pour le cinéma, la danse et le théâtre. La principale direction de travail que je lui ai indiquée a été de s’inspirer de l’univers de Pieter Brueghel l’ancien. Ses tableaux représentent la vie populaire et le peintre nous montre des paysans tels qu’ils sont dans leurs activités et leurs divertissements. À travers des scènes pittoresques, la facture des costumes d’époque transparaît et les couleurs résonnent. Ces tableaux traités avec réalisme et perspicacité sont un parfait témoignage et une grande source d’inspiration. En contraste, nous cherchons une épure pour l’univers du 2e acte.
Sylvain Chevallot travaille pour le théâtre, la danse, le cirque et la marionnette. Sous son regard, la forêt devient un support pour le traitement des lumières et apparaît comme l’espace frontalier entre deux mondes. Le travail des lumières va d’une lueur matinale à une lune à la transparence bleue jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Sylvain Chevallot traite ce monde sous le mode de l’ambivalence où les ambiances scéniques resplendissent de couleur locale et s’opposent au mystère de la forêt, monde propice au surnaturel.

Dans une de vos récentes interviews, vous avez dit que vous alliez étroitement collaborer avec le chef d’orchestre Philippe Béran.

J’aime bien l’idée d’un compagnon musical. Cette fois, j’ai fait appel à Philippe Béran, chef d’orchestre de la Suisse romande, pour retourner ensemble aux sources de ce qu’Adolphe Adam a composé. Sa partition manifeste une écriture mélodique et obéit à une alternance entre des numéros caractérisés et des scènes de pantomime où les variations de rythme, de couleur instrumentale et l’alternance des tonalités sont d’une grande intensité dramatique.
Certaines parties musicales ont subi des coupes et des compromis ont vu le jour. Philippe Béran connaît bien le ballet Giselle pour l’avoir dirigé à de nombreuses reprises. Ensemble, nous avons restitué la partition d’origine et la ré-agençons quand cela s’avère nécessaire et juste, en correspondance avec une nouvelle vision.


Propos recueillis par Carole Teulet

Informations

NOTA BENE les horaires pour
Le Prophète,

au Théâtre du Capitole
les vendredi 23, mardi 27 et vendredi 30 juin à 19h30

les dimanches 25 juin et 2 juillet 2017 à 15h00