Liens d'évitement



9 mai 2016
Aspects du sacré

Entretien
Alfonso Caiani, chef du Chœur

Le titre même de votre soirée induit ma première question : quels sont ces aspects du sacré que vous avez choisis pour ce programme ?
Mon idée est de structurer un programme autour de la figure de la Vierge Marie. Donc, à l’exception notoire de la Missa brevis, de Benjamin Britten, tous les autres morceaux de ce programme font référence à la Vierge. De plus, et j’imagine que cela ne vous a pas échappé, ce concert est donné au mois de mai, une période mariale par définition.

Venons-en à présent au détail de la soirée. Vous débutez avec l’un des quatre Ave Maria de Giuseppe Verdi, celui qu’il composa en 1880. Que nous annonce cette pièce ?
Il est aisé de reconnaître dans cette page, tant d’un point de vue harmonique que mélodique, ce que sera par la suite l’Ave Maria que chante Desdemona au dernier acte de l’Otello verdien créé en 1887. L’original a été composé pour cordes et voix de soprano, nous le présentons dans sa transcription pour Maîtrise et orgue. C’est un langage très lyrique.

Vous nous proposez ensuite de faire un saut d’un demi-siècle et de partir à la rencontre de Benjamin Britten et de sa Missa Brevis créée en 1959 et écrite à l’attention des garçons de la Cathédrale de Westminster et de leur directeur, George Malcolm. Ce compositeur n’était pas croyant. Cette messe, écrite pour des voix blanches, contient-elle tous les éléments de la liturgie ?
En français on appelle ce genre de messe : messe basse. Elle fait référence à seulement quatre épisodes de la liturgie : Kyrie, Gloria, Sanctus et Agnus Dei. Manque donc le Credo. Benjamin Britten connaissait parfaitement les voix et cette oeuvre est tout simplement sublime. Il est stupéfiant de voir comment, à partir d’un matériel musical très simple, il arrive à construire une arche sonore gigantesque. Il est à noter ici le parti-pris de traiter parfois les voix de manière instrumentale.

Francis Poulenc, dont on ne saura jamais s’il fut un moine ou un voyou, fut frappé par la puissance et la paix qui règnent à Rocamadour, sanctuaire d’une Vierge noire. Ces Litanies, créées en 1936, traduisent à merveille ces deux sentiments. La version d’origine est écrite pour chœur de femmes ou d’enfants plus orgue. Une seconde version remplace l’orgue par un orchestre. Quelle option a été choisie ?
Nous avons choisi la version originale avec orgue. Mon idée est de faire chanter ces Litanies par un chœur mixte, femmes et enfants.

Les parties de ces Litanies qui font référence à la solidité du sanctuaire et à une image guerrière de la Vierge qui protège les rois de France donnent un ton presque théâtral à cette oeuvre.
C’est vrai, ou du moins le ton que Francis Poulenc donne à certains passages de ces Litanies n’est pas « religieux » au sens commun du terme. À deux endroits, la Vierge prend des accents que l’on pourrait attribuer à Jeanne d’Arc, par exemple. Que ce soit avec orgue ou avec orchestre, l’effet des trilles est spectaculaire d’un point de vue « climat ». De même les choristes doivent pousser parfois de véritables cris. Le résultat général est alors, volontairement bien sûr, très strident.

Le concert se termine par le célèbre Magnificat que Ralph Vaughan Williams composa en 1932 pour contralto, chœur de femmes et orchestre. À l’évidence, le compositeur n’écrit pas là une oeuvre destinée à la liturgie mais plutôt au concert.
Encore une fois nous avons fait le choix d’une version avec orgue et non avec un orchestre. J’ai dirigé cette oeuvre à Milan et ailleurs un nombre considérable de fois et dans toutes les versions possibles. Je parlerai ici d’une oeuvre inspirée. L’alto est la voix de la Vierge qui répond à l’Ange, chanté ici par le chœur. Pour tracer le portrait vocal des émotions de la Vierge à l’annonce de sa future et divine maternité, le compositeur a écrit une partition pour contralto d’une réelle difficulté conjuguant un ambitus très important et une dynamique allant des pianissimi les plus impalpables à des éclats foudroyants montrant bien l’extase dans laquelle se trouve la Vierge, qui comprend alors sa mission. Écoutez bien le dernier Amen de cette partition, dans lequel le compositeur demande au chœur un diminuendo en passant également de la prononciation de « n » à un détimbrage de cette consonne de manière à obtenir un son quasiment instrumental, un son qui se fond dans l’éther. C’est magnifique.

Propos recueillis par Robert Pénavayre, 25 février 2016