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31 mars 2015
Massacre


Les assassins de Dieu

Massacre de la Saint-Barthélemy. Guerre du Golfe. Attentats terroristes. DAECH. Ce que les hommes font de la religion semble parfois bien éloigné des idéaux d’amour et de paix prônés par leurs prophètes. En adaptant pour la scène musicale Massacre à Paris du dramaturge élisabéthain Christopher Marlowe (1564-1593), le compositeur autrichien Wolfgang Mitterer redonne toute sa force et toute son actualité à un texte intemporel. Les hommes, dans leurs appétits, leur soif de pouvoir, de domination, n’ont pas changé au fil des siècles. Une lecture dont l’actualité se fait chaque jour plus brûlante.

Entretien Wolfgang Mitterer, compositeur

Comment ce projet est-il né ?

Il s’agissait à l’origine d’une commande des « Wiener Festwochen », festival culturel qui se tient chaque année à Vienne durant cinq semaines, entre mai et juin. Le choix de Marlowe s’est imposé d’emblée : pour la beauté de sa langue, un anglais clair et direct, mais aussi pour la force de son thème, évidemment, et la perfection de son intrigue. Pourquoi les gens s’entretuent-ils simplement parce qu’ils ont des opinions différentes ? Les personnages de Marlowe n’étaient déjà plus vraiment des figures historiques, mais bien des figures intemporelles de ces travers humains que l’histoire nous ressert sans cesse.

Ce travail est quasi contemporain de la première guerre d’Irak…

Oui, mais le potentiel de cette pièce dépasse largement ce simple conflit, qui n’est finalement qu’une des expressions du drame. Par-delà cette guerre, il y a le problème des religions, du fanatisme, de l’intolérance, de la volonté de puissance.

Votre musique joue avec l’électronique, l’improvisation, mais aussi des citations presque textuelles et littérales à de la musique ancienne.

Ce qui m’intéresse dans la composition, c’est de trouver des sons nouveaux. L’inouï au sens le plus propre du terme. Composer, c’est mettre ensemble, au sens étymologique. C’est ce que je m’efforce de réaliser. Refaire ce que des générations ont déjà fait avant moi, je n’en vois pas vraiment l’intérêt. Quant à l’improvisation, qui est en effet une part très importante de mon activité de musicien, elle est essentielle ici. La base de Massacre est bel et bien écrite, « composée », mais pas selon des barres de mesures académiques. J’ai élaboré une sorte de grille temporelle dans laquelle les chanteurs puissent se sentir un peu plus libre de chanter leurs parties.

L’ensemble instrumental, justement, comment l’avez-vous conçu ?

Il s’agissait tout d’abord de répondre à un cahier des charges précis : un petit ensemble, qui serait amplifié. J’ai utilisé le clavier (qu’il s’agisse du clavecin ou de l’harmonium) comme rappel de tout ce qui est religieux (l’instrument d’église par excellence), tandis que la contrebasse tient un rôle plus strictement harmonique, par exemple…

Votre ouvrage ne semble pas des plus optimistes.

Si les êtres humains pouvaient avoir accès à l’instruction et la culture, s’ils pouvaient lire plusieurs livres et non un seul, peut-être ne serions-nous pas contraints de répéter, génération après génération, les mêmes erreurs.


Propos recueillis par Jean-Jacques Groleau, février 2015




Entretien Ludovic Lagarde, metteur en scène

Comment est né pour vous ce projet avec l’oeuvre de Wolfgang Mitterer ?

C’est Antoine Gindt avec T&M qui m’a proposé de mettre en scène Massacre. J’avoue que j’ai découvert avec cette oeuvre le travail musical de Wolfgang Mitterer, et cette découverte fut un vrai choc dès la première écoute. J’ai rencontré le compositeur et me suis mis au travail.

Abordez-vous la mise en scène d’opéra, ou de théâtre musical, comme vous le feriez de toute autre oeuvre de théâtre « purement » parlé ? Pourriez-vous nous dire comment vous gérez le temps scénique dans ces deux cas de figures ?

Disons que le travail de préparation sur un livret d’opéra est assez similaire à celui effectué pour une pièce de théâtre. Mais puisque les « affects » ou émotions du texte vont être transmis par les chanteurs à travers l’écriture musicale, le travail sur le sens du livret, celui sur la scénographie et l’espace sont amplifiés. Plus encore qu’au théâtre, il y a nécessité à concevoir la mise en scène comme une écriture de la scène, comme une série de visions en mouvement, qui doivent porter la composition musicale. À l’opéra, le temps de la représentation est effectivement donné par la musique. En l’occurrence dans Massacre, tout est mesuré, la composition est réglée par des « time code » qui créent une urgence, une tension dramatique supplémentaire, un rapport tragique au temps. Pour autant, les grandes pièces de théâtre induisent aussi leur rythme ; il est plus aléatoire mais il y a un tempo organique dans l’écriture. Des pièces de Racine, de Molière ou de Tchekhov ont souvent des durées canoniques qui varient peu selon les productions. L’écriture d’Olivier Cadiot dont j’adapte les textes au théâtre nécessite par exemple une certaine vitesse…

Les personnages de Marlowe sont ceux de la Saint- Barthélemy, mais par-delà ce drame ponctuel, ils incarnent tous les drames de l’intégrisme religieux.

C’est le livret et la structure musicale qui m’ont guidé… et les restes de mes cours de linguistique ! Le livret suit d’une part la pièce de Marlowe, l’histoire des événements qui ont conduit au massacre de la Saint-Barthélemy, de manière relativement linéaire. Mais il est aussi écrit de façon verticale, et chaque séquence dégage un paradigme. Par exemple, le complot, l’empoisonnement qui déclenche la décision du massacre, fonctionne comme l’attentat de Sarajevo pour la guerre 14-18, l’incendie du Reichstag pour la Nuit de Cristal – ou toute provocation, calcul, ou manoeuvre qui déclenche la folie meurtrière. Plus largement, on peut dire qu’au XVIe siècle, l’enjeu de la religion peut libérer une dose de haine, de barbarie et de violence considérable, qui n’est pas sans rappeler notre monde contemporain.

Comment avez-vous travaillé en amont pour élaborer votre mise en scène ? Y a-t-il eu des images qui ont présidé à vos choix ?

La première décision fut de créer un personnage en plus, qui ne figurait pas dans le livret. L’idée m’est venue de proposer à une danseuse, Stéfany Ganachaud, d’être sur la scène aux côtés des chanteurs, pour donner le contrepoint intime à l’histoire politique, à la fureur… Elle est la figure qui incarne l’exode, la terreur subie, l’individu pourchassé, le corps supplicié, elle représente le peuple. La seconde fut de positionner à l’avant-scène un rail de travelling et un cameraman qui filme en direct. J’avais assisté à quelques défilés de haute couture (ceux de Christian Lacroix, avec qui j’avais eu la chance de collaborer pour les costumes de Roméo & Juliette de Pascal Dusapin et Olivier Cadiot à l’Opéra-Comique). J’avais été saisi par ce mélange unique de délicatesse, de beauté, de sophistication et… de violence que dégage cette armée de mannequins aux corps hors normes, qui défilent très vite et de façon mécanique, dans une musique de parade saturée et shootés par une multitude de photographes et de caméras qui saisissent l’instant dans une furie de déclenchements d’appareils. Ce paradoxe nourrit celui de l’oeuvre elle-même, la beauté de l’opéra et la violence du sujet. Pour alimenter le travail de mouvement et préparer également les retransmissions vidéo, nous avons fait un travail de recherche documentaire, en particulier des photos et images de guerres. Un document m’a particulièrement frappé et a influencé la dernière partie de la mise en scène, c’est « Falkenau ». Samuel Fuller, jeune cinéaste, est membre d’une unité de l’armée américaine ; il rentre dans ce camp de concentration et d’extermination, et il filme. On y voit un officier anglais obligeant les habitants du village voisin, qui soi-disant « ne savaient pas » ce qui se passait dans ce camp, à offrir une sépulture digne à chacun des cadavres squelettiques… Et celà, face au regard des survivants.

Je demandais à Wolfgang Mitterer s’il pensait que l’être humain était condamné à toujours répéter les mêmes erreurs. Il me répondait que, si la culture, si l’instruction étaient davantage répandues, cela ne se produirait plus. Partagez-vous son optimisme ?

Cela ne paraît pas être de l’optimisme, c’est du bon sens, Wolfgang a raison. Ce qui pourrait passer pour de l’optimisme, c’est croire que nous prenons le chemin de plus d’instruction, de culture et d’émancipation. Et là, je n’en suis malheureusement pas certain.

Propos recueillis par Jean-Jacques Groleau, mars 2015

Informations

NOTA BENE les horaires pour
Le Prophète,

au Théâtre du Capitole
les vendredi 23, mardi 27 et vendredi 30 juin à 19h30

les dimanches 25 juin et 2 juillet 2017 à 15h00