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27 novembre 2014
Doña Francisquita


Le chef-d’œuvre de la zarzuela

Les Pyrénées sont parfois un bien néfaste rempart aux influences culturelles entre la France et l’Espagne. Le compositeur Amadeo Vives (1876-1932) est l’une des victimes de cette imperméabilité parfois surprenante. À part les amateurs spécialistes de zarzuela, ce genre que l’on pourrait grossièrement comparer à l’opérette française, qui en France sait encore que Vives est l’auteur de plus d’une centaine d’œuvres lyriques parmi les plus remarquables et justement populaires de la péninsule ibérique ? Doña Francisquita, son plus grand chef-d’oeuvre, n’a d’ailleurs rien à envier à La Belle Hélène d’Offenbach, La Chauve-souris de J. Strauss ou La Veuve joyeuse de Lehar, pour ne citer que les opérettes les plus célèbres du répertoire.


Le sujet

Le jeune Fernando est éperdument épris de la belle Aurora, que l’on surnomme « La Beltrana ». Mais cette dernière est aussi insensible à son amour qu’il l’est lui-même à celui que lui voue une autre femme, Doña Francisquita. Pour pimenter le cercle amoureux, le père de Fernando aimerait bien épouser Francisquita qui feint d’être sensible à ses avances dans le seul but de rendre Fernando jaloux. Le procédé sera d’ailleurs également utilisé par Fernando : pour essayer de rendre Aurora jalouse, il prétend s’intéresser désormais à Francisquita. L’imbroglio, a priori indémêlable, réserve quelques scènes mémorables.



Josep Caballé Domenech, directeur musical

Doña Francisquita est communément considéré comme le chef-d’œuvre d’Amadeo Vives. C’est votre avis ?

Totalement ! C’est son oeuvre maîtresse et l’une des meilleures de tout le répertoire de la zarzuela. Dans cet opéra nous trouvons tous les caractères du género grande. Ce n’est pas pour rien que c’est la zarzuela la plus représentée en Espagne et à l’étranger. C’est aussi le titre préféré, dans le genre, de grands ténors lyriques comme Alfredo Kraus, Plácido Domingo, José Bros et Ismael Jordi. Avec le personnage d’Alfredo, ils ont un rôle qui les met en lumière, difficile certes mais extrêmement valorisant, un rôle qui contient l’une des plus belles romances du théâtre lyrique espagnol : Por el humo se sabe donde està el fuego. Une des réussites d’Amadeo Vives est précisément ce savant équilibre entre les plus ambitieuses pages lyriques et les morceaux qui dessinent l’ambiance populaire et propre au Madrid romantique.

Où se situe Doña Francisquita dans le corpus des zarzuelas, tous compositeurs confondus ?

C’est un modèle de qualité et d’inspiration qui conjugue les vertus du grand genre lyrique espagnol. Le livret, basé sur La Discreta enamorada de Lope de Vega, fonctionne admirablement en tant que comédie d’atmosphère dans laquelle on retrouve toute l’âme romantique et purement madrilène, et ce dans une évocation admirable. C’est une plaisante histoire d’amour un rien compliquée, avec pas mal d’enchevêtrements, originale et universelle à la fois par son souffle romantique. Curieusement, Amadeo Vives, compositeur catalan et cofondateur de l’Orféo Català, réussit à faire l’un des portraits du Madrid romantique avec un génie musical inouï et une justesse théâtrale majeure. Doña Francisquita a les mêmes qualités que celles que nous pouvons rencontrer dans un opéra. Beaucoup la considèrent comme un opéra-comique. Mais si nous laissons de côté les étiquettes, ce qui est sûr, c’est que pour faire justice à la zarzuela, on doit la représenter avec le même niveau d’exigence et de qualité que l’opéra, tant dans la fosse que pour les voix et la mise en scène.

Peut-on mettre en parallèle stylistique l’opéra-comique français, le singspiel allemand et la zarzuela ?

La zarzuela est la plus authentique manifestation du théâtre musical espagnol. À de rares exceptions près, elle n’adopta jamais la forme opéra, mais plutôt des formats communs et populaires d’autres genres comme le singspiel, l’opéra-comique, l’opérette viennoise et française et la comédie musicale, cet ensemble de formes lyriques qui se caractérisent par l’usage d’une structure théâtrale qui conjugue les dialogues parlés et les morceaux chantés, les pièces orchestrales comme les préludes, les intermèdes, les marches et les danses d’inspiration populaire. Grâce à la zarzuela, la langue espagnole rencontre sa musique naturelle.

Pourquoi ce genre lyrique a-t-il autant de mal à s’expatrier ?

La langue est certainement l’obstacle pour atteindre un large public non hispanophone. Mais comme je disais précédemment, quand on propose aux mélomanes des productions de zarzuelas avec les mêmes moyens que pour un opéra, ceux-ci réagissent avec enthousiasme, il n’y a pas d’autre mot. Des artistes comme Pilar Lorengar, Plácido Domingo, Maria Bayo, Ainhoa Arteta, Mariola Cantarero, José Bros ou Ismael Jordi ont chanté avec d’énormes succès sur des scènes comme le Festival de Salzbourg, l’Opéra de Washington ou le Capitole de Toulouse. Si le public va au théâtre libre de tout préjugé, avec l’envie de découvrir un répertoire, la zarzuela ne déçoit jamais.




Propos recueillis par Robert Pénavayre


photo Josep Caballé Domenech © F.Solis