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12 mars 2014
LES PIGEONS D’ARGILE



La création mondiale de l’opéra Les Pigeons d’argile de Philippe Hurel, sur un livret du romancier français Tanguy Viel, est l’événement de la saison 2013/2014 du Théâtre du Capitole. Les Pigeons d’argile, commande de la scène toulousaine, est le premier opéra du compositeur dont le livret est inspiré d’un fait divers, l’histoire de l’Américaine Patty Hearst qui défraya la chronique en 1975. Une distribution francophone défendra cette création, sous la direction du chef italien Tito Ceccherini et dans une mise en scène de Mariame Clément.


Entretien avec Philippe Hurel



Au moment de composer Les Pigeons d’argile, vous aviez réalisé une pièce de théâtre musical (Espèces d’espaces, d’après Georges Pérec, créé en 2012) mais pas d’opéra. De son côté, Tanguy Viel n’avait pas d’expérience théâtrale comme lyrique. Comment a débuté cette collaboration de deux « commençants » en art lyrique ?

J’ai joint Tanguy Viel après avoir lu son roman L’absolue perfection du crime. Pour composer mon premier opéra, je voulais un livret qui aille vite, comme un roman policier. Une source à deux étages historiques et une mise en abyme se sont imposées à nous : l’histoire de Patricia Hearst (une riche héritière s’enrôle dans la bande de malfaiteurs qui l’a enlevée) serait revue par le biais de Citizen Kane d’Orson Welles, sachant que ce dernier avait fait de Randolph Hearst (grand-père de cette Patricia) le modèle de son héros, Charles Kane.

Une fois cette histoire choisie, sur quoi Tanguy Viel et vous vous êtes-vous immédiatement accordés ?

Sur une triple nécessité : action rapide, discours vif, mise-en-scène dynamique. Mais si la trame, simple, rend l’opéra facile à suivre, la forme en est complexe. Comme beaucoup de séries américaines d’une certaine époque, le film commence à la moitié de la narration. Tanguy Viel est féru de cinéma et, outre Citizen Kane, il a placé quelques clins d’oeil. Notamment une célèbre assertion de Pier Paolo Pasolini : « Bisogna gettare il proprio corpo nella lotta » qui se retrouve dans cette réplique « Il faut jeter son corps dans la bataille », laquelle a failli être le titre de notre opéra. Personne ne s’en rendra sans doute compte mais Tanguy Viel a relu beaucoup de livrets opératiques, desquels il tiré des lieux communs (dont la mort du héros) qui ponctuent notre opéra. À l’écrire nous nous sommes amusés même si son sujet reste grave.

Le livret est riche en didascalies. Vous ont-t-elles guidé ?

Oui, j’ai même joué avec elles, consciemment ou inconsciemment. Elles ont principalement affecté le travail du timbre ; par exemple, lorsque Pietro a des états éthyliques, j’ai façonné une fragilité du timbre vocal et une orchestration où règne le trouble (dans les émissions sonores comme dans les hauteurs). Prenons aussi le cas de Charlie pour laquelle j’ai écrit une musique qui diffère selon le statut qu’elle prend au cours du drame : elle est, tour à tour, protagoniste et narratrice, ce que le livret indique clairement. J’ai effectué le même type de travail pour les quatre autres personnages.

Comment avez-vous déterminé les six rôles principaux ?

Une précision. Pour Les pigeons d’argile, choisir les tessitures a reposé sur un point primordial : au Théâtre du Capitole, les voix ne sont pas sonorisées. Soit le contraire d’Espèces d’espaces : la sonorisation m’avait permis de cultiver les zones extrêmes (aigu et grave) de la tessiture, tandis que j’avais privilégié un travail de près sur le matériau vocal et sur l’énonciation textuelle.

Revenons aux Pigeons d’argile et à ses six rôles principaux.

Après quelques tâtonnements et alors que le livret comprenait initialement deux rôles féminins et quatre rôles masculins, nous avons choisi trois voix de femmes et trois voix d’hommes, que nous avons réparties en deux trios. Le premier trio, dont les tessitures vocales ont été rapidement définies, rassemble : Toni (baryton), jeune révolutionnaire ; Charlie (mezzo-soprano), révolutionnaire également et compagne de Toni ; et Patricia Baer (soprano), richissime héritière qui, une fois enlevée, délaisse sa douillette insouciance familiale et adhère aux idées des deux jeunes gens qui l’ont « ravie ». Dans ce trio, le parcours de Toni est constant, alors que les carrières des deux femmes se croisent en sens inverse : l’influence de Charlie décroît, à mesure que Patricia Baer développe une empathie pour son ravisseur et ses idées révolutionnaires.

Et le second trio ?

Un obstacle a surgi : ses trois rôles masculins – Bernard Baer (père de Patricia), Pietro (le père de Toni) et un chef de police – impliquaient un étroit champ de tessitures et Les Pigeons d’argile était tiré vers le grave. Féminiser le rôle du chef de la police a aéré l’écriture vocale de ce trio comme de tout l’opéra et mis ces deux trios en miroir, en symétrie inversée. Ce second trio est donc ainsi distribué. D’abord les pères, tous deux brisés et que, ça et là, je mets dans des zones vocales inconfortables : le rôle de Bernard Baer est distribué à un baryton-basse, sorte de Golaud, à la voix souple et aux graves consistants ; le rôle de Pietro, homme fragile et cassé, a donc été confié à un ténor riche en contrastes registraux, ainsi qu’il a été dit auparavant. Quant à celui de la Chef de la police, solide entre deux faibles figures paternelles, il a été attribué à une robuste mezzo-soprano.

Avez-vous écrit chacun des rôles « sur-mesure » en fonction de son titulaire ?

Non mais j’ai prévu quelques ossia, autrement dit, des adaptations possibles. À six semaines de la première, chaque chanteur m’a précisé : « Je veux tout de même chanter le texte musical original ». Comme dans Espèces d’espaces, les répétitions amèneront de menus amendements, tels du parler-chanter (par exemple, lorsque le texte doit être dit très vite) de petits glissandi à caractère expressif, du veritable parler… Je me suis donc efforcé de ne pas insécuriser les chanteurs : je leur ai destiné des carrures métriques repérées ; et, bien sûr, ils demeurent toujours audibles car ils chantent lorsque l’orchestre se fait « petit ». À l’opposé, à l’orchestre, c’est mon langage sans restriction, notamment harmonique, avec mon permanent usage des quarts-de-tons, quoique plus prudent qu’à mon habitude.

Quels axes prosodiques avez-vous adoptés ?

D’abord, je m’efforce de rendre totalement compréhensible ce livret et sa riche palette de voyelles. Quant à ma prosodie, elle vient peut-être en partie des musiques populaires – sur le plan rythmique, on chante ici comme on parle – avec une sorte de pulsation interne et une flexibilité dont les chanteurs doivent rendre compte. Lors des répétitions, je veillerai à ce que cette flexibilité devienne naturelle à chaque chanteur, loin des raideurs qu’impose une lecture superficielle des valeurs de notes, en leur pauvre rationalisation métrique. En composant, j’ai tout chanté moi-même ; dans Les Pigeons d’argile, la mélodie est limpide et les rythmes sont simples mais j’y ai mis une forme de « groove » qui vient contrebalancer le lyrisme et l’expressivité que j’ai voulus et obtenus grâce à l’emploi d’intervalles tendus…




Propos recueillis par Frank Langlois



crédit photo : Philippe Hurell © gP

Informations

NOTA BENE les horaires pour
Le Prophète,

au Théâtre du Capitole
les vendredi 23, mardi 27 et vendredi 30 juin à 19h30

les dimanches 25 juin et 2 juillet 2017 à 15h00