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25 février 2013
Don Giovanni


ENTRETIEN AVEC FRÉDÉRIC CHAMBERT
Le regard d’un directeur d’opéra

Quel est l’intérêt pour une maison comme le Théâtre du Capitole de procéder à une reprise, et spécifiquement en ce qui concerne la présente saison, celle de Don Giovanni ?

J’ai du mal à imaginer une saison sans un opéra de Mozart et Don Giovanni est l’exemple même d’un pilier de tout répertoire lyrique. Le rôle d’une institution comme le Théâtre du Capitole est d’assumer pleinement cette mission consistant à présenter tous les quatre ou cinq ans les grands chefs d’œuvre du répertoire, au meilleur niveau bien sûr.
Don Giovanni est de ceux-là.

Cette reprise ne se fait pas dans le cadre d’une nouvelle production car nous ne sommes pas un festival. C’est la grande différence avec une maison de répertoire comme la nôtre. Si un festival est tenu d’offrir tous les ans des nouvelles productions ainsi qu’éventuellement une reprise, ce n’est pas du tout notre objectif.

Nous avons la chance de disposer d’ateliers de fabrication (décors, costumes, etc.) de très haut niveau qui nous permettent chaque saison de programmer un tiers environ des opéras dans le cadre d’une nouvelle production. Pour la suite de la programmation nous sommes tenus, vues les sommes importantes investies dans ces productions, de les reprendre.
C’est tout simplement une logique d’amortissement. Nous sommes là au cœur de l’économie d’une maison d’opéra.

Avant d’être directeur à Toulouse, j’avais vu cette production in loco et je l’avais trouvée extrêmement belle et intelligente. Elle pose la question de savoir où est l’Enfer sur cette Terre. C’est une bonne question, non ? De plus je retrouve dans le travail de mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman l’une de mes préoccupations essentielles en matière d’opéra, au même titre que Nicolas Joel d’ailleurs, c’est que le genre lyrique est avant tout un genre théâtral. Je suis intimement persuadé que l’un ne peut aller sans l’autre.

Pour moi il n’est pas concevable d’aligner de grandes voix se bornant à faire leur show sur le devant de la scène. Quant au volet artistique d’une reprise ? Une reprise doit « fabriquer » un événement, une surprise. Tout cela va se trouver dans une distribution qui se doit d’être éclatante. De ce fait, et en toute confidence, j’ai tendance à programmer plus en amont les reprises que les nouvelles productions.

Les dernières reprises de Falstaff et de Madame Butterfly ont su créer non seulement des événements mais aussi une dynamique formidable dans la saison. J’attends de la distribution que j’ai réunie pour ce Don Giovanni un « objet musical » exceptionnel, digne d’une reprise telle que je la conçois.


ENTRETIEN AVEC BRIGITTE JACQUES-WAJEMAN
Quand une femme affronte le plus obscure des mythes masculins

Durant la saison 2004-2005, le Théâtre du Capitole a présenté le Don Giovanni de Mozart dans une nouvelle production, reprise pour la deuxième fois cette saison 2012-2013. Maître d’œuvre, alors inattendu, d’une entreprise toujours un peu risquée : une femme, Brigitte Jaques-Wajeman.

Vous êtes comédienne, professeur d’art dramatique et metteur en scène.

En effet je partage mon temps de façons variables entre ces trois occupations. Mon répertoire comprend les grands classiques comme Molière, Racine, Corneille, Virgile, Plaute, Homère, mais aussi Claudel, Wright, Kushner, Marivaux, Ibsen, Brecht ou encore Sallenave.

Au début de votre carrière, vous avez fait une incursion dans le répertoire lyrique qui, finalement, n’a pas eu de lendemain.

Effectivement, j’ai monté quelques pièces contemporaines signées Ligetti, Britten, Maxwell-Davies et Aperghis, mais cette expérience n’a pas eu de lendemain alors que tout s’était fort bien passé tant du côté du public que du côté de la presse. Cela dit, il est vrai que mon chemin passait essentiellement par le théâtre.

Je suis tout à fait enchantée de revenir au lyrique, surtout par le biais d’une oeuvre comme le Don Giovanni de Mozart. Permettez-moi de remercier ici Nicolas Joel pour la confiance dont il m’a honorée [n.d.l.r. : en 2005]. En fait, il a vu le Ruy Blas de Victor Hugo que j’ai réalisé à la Comédie-Française. Je lui ai dit alors que je l’avais monté comme un opéra et il en est resté frappé.

Vous avez d’abord mis en scène le Dom Juan de Molière, le choc entre les deux est-il neutre ?

Certainement pas car ils sont très différents. Celui de Molière est un intellectuel qui fait un bras de fer avec le ciel, c’est un libertin mais aussi un mathématicien, il défend la science (deux et deux font quatre !) et la médecine moderne. L’Éros n’est pas tout pour lui, même si c’est très important. Avec lui, Molière nous parle d’un monde moderne mais avec une dimension religieuse fondamentale.

Celui de Mozart est un rebelle à tout ordre social, c’est Éros qui le mène. Il y a chez lui une dimension de jubilation érotique, d’appel à la jouissance en même temps qu’une nature pure à l’image d’un jaillissement dionysiaque. Il avance en permanence, il se reconstitue à partir de ses échecs et quand il chante Viva la libertà ! ce n’est pas seulement contre la religion mais plutôt contre tout ordre social.

Quand il y a trente ans on écoutait les discours sur l’amour, sur le désir, sur la sexualité, Don Giovanni était au coeur de la question. Aujourd’hui nous assistons à un retour de l’ordre moral absolument forcené… Don Giovanni est une force positive d’une incroyable puissance et quand il disparaît à la fin de l’ouvrage tout revient dans l’ordre, mais quelle tristesse !

Aborder une œuvre lyrique suppose, en comparaison d’une œuvre dramatique, des contraintes différentes.

Oui et tout d’abord en ce qui concerne le temps de travail. Au théâtre nous prenons plus le temps d’interroger l’œuvre. Et encore, je m’estime ici privilégiée. Certes, je le savais, les conditions qu’offre le Théâtre du Capitole dans ce domaine sont tout à fait exceptionnelles par rapport à beaucoup d’autres maisons d’opéra.

Pour une véritable première grande expérience dans ce domaine j’ai vraiment la sensation que chaque minute, chaque seconde, compte énormément. Je m’interdis évidemment d’oublier que c’est le chant que je dois aussi mettre en scène.

Cela dit, cette œuvre est éminemment théâtrale, le livret est très fort et la musique complètement exaltante, ce qui me fait oublier quelques menus détails de mise en scène qui me reviennent, que je souhaite modifier, bien qu’il soit trop tard, car la machine avance.

Comment abordez-vous cet extraordinaire mythe… masculin ?

Il est probable que les hommes aient un fantasme autour de Don Giovanni et ce n’est pas le même que le nôtre. Pour nous, femmes, c’est un fantasme dionysiaque. C’est celui de Donna Anna à qui Don Giovanni révèle bien des choses auxquelles elle rêvait, puisqu’elle lui a inconsciemment ouvert la porte.

Même chose pour Zerline qui, au moment d’épouser son Masetto, se trouve saisie de désir pour Don Giovanni. Pour en revenir à Anna, cette dernière va trouver en Don Giovanni un amant qui n’a rien à voir avec Ottavio qui est l’ami, le protecteur, mais certainement pas un amant. Proche du père d’Anna, Ottavio représente l’ordre moral et se demande avec le public jusqu’où Don Giovanni est allé avec elle !

Il y a dans le désir de vengeance de Donna Anna un désir inassouvi qui transparaît dans chacun de ses airs. Quant à Elvire, elle a goûté à cet homme et elle en redemande. Dans sa fureur contre lui, restent des pointes de désir que l’on entend dans la musique. Don Giovanni incarne la pureté du désir, à la fois angoissante et jouissive.

Scéniquement, je dirai simplement que j’ai essayé avec l’aide du décorateur-costumier Emmanuel Peduzzi, de donner à l’œuvre une dimension onirique. Nous sommes, avec Don Giovanni, dans le cadre du mythe, ce n’est pas un homme, mi-dieu, mi animal, c’est l’énergie même de la vie. J’ai donc travaillé sur un espace qui donne une dimension métaphysique, où la nature prédomine, la dimension érotique se mettant en place dans un espace de révolution de l’être.


Propos recueillis par Robert Pénavayre

Informations

NOTA BENE les horaires pour
Le Prophète,

au Théâtre du Capitole
les vendredi 23, mardi 27 et vendredi 30 juin à 19h30

les dimanches 25 juin et 2 juillet 2017 à 15h00