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2 mai 2012
Laura Scozzi, un juste milieu entre comique et dénonciation



Le retour au répertoire du Théâtre du Capitole des Indes galantes de Jean-Philippe Rameau, dans une coproduction avec l’Opéra national de Bordeaux et le Staatstheater de Nuremberg, crée l’événement en cette fin de saison. La metteuse en scène Laura Scozzi pose sur cet opéra-ballet créé en 1735 un regard acide qui n’en omet pas pour autant la forme ludique de l’œuvre.


Quel est le sujet de cet opéra-ballet « en un prologue et quatre entrées » ?
Le sujet des Indes galantes trouve sa source dans son prologue, qui engendre quatre tableaux animés par des personnages et des intrigues autonomes dans la forme, mais fortement cimentés dans le fond. Le prologue nous donne la clé du déroulement de l’oeuvre : à Hébé, déesse des jeux et des plaisirs, vient s’opposer Bellone, déesse de la guerre, incitant les adeptes d’Hébé à quitter sa demeure paisible (l’Europe) pour partir à la conquête de nouvelles contrées (les Indes) et récolter ainsi les lauriers de la gloire. Dans le livret original des Indes galantes, la conquête de terres éloignées par l’Europe se manifeste de manière purement guerrière. L’Europe y joue toujours le beau rôle. Et même si du côté du coeur, les hommes européens n’arrivent pas toujours à conquérir les objets de leurs amours, du côté guerrier, ils affichent des succès retentissants. Le côté comique et sentimental de chaque tableau nous fait oublier ce patriotisme, mais il est bien présent, malgré la couleur divertissante de l’œuvre.


Il ne s’agit donc pas pour vous d’un simple divertissement teinté d’exotisme ?
Cette lecture n’a donc plus de raison d’être, si on n’éprouve pas le désir d’une reconstitution historique. Me sentant terriblement ancrée dans le présent, j’ai dû chercher des parallèles plus contemporains. Qu’est-ce qu’un « turc généreux » de nos jours ? Qu’est devenue la Perse ? Quelles sont les menaces pour les forêts nord-américaines ? Un véritable parcours au gré des différentes manifestations de l’individualisme se décline ainsi dans tous les tableaux. Les sentiments et les relations entre les personnes et entre les peuples, la relation à la Terre, à la Nature, sont corrompus par la Gloire. C’est de cette manière que le caractère de divertissement, très dix-huitiémiste, qu’on a jusqu’à présent attribué à cette œuvre, cesse d’exister dans la construction de ma mise en scène et laisse place à un regard plus acide sur l’avidité de l’Homme.


Comment passe-t-on d’un opéra-ballet créé sous le règne de Louis XV à un spectacle critique à l’égard du monde contemporain et tout en même temps léger et décalé ?
J’essaie de traiter les différents tableaux en me demandant ce que le compositeur aurait fait s’il avait vécu à notre époque. Dans la première entrée, « Le Turc généreux », le pacha Osman est un trafiquant d’êtres humains même s’il n’est pas dénué de sentiments. Le naufrage de Valère et de ses compagnons de voyage s’apparente aux drames des boat people. Dans la deuxième entrée, je dresse un parallèle entre l’hypocrisie de Huascar et le Sentier Lumineux nicaraguayen qui donne des allures de « guerre populaire » à ce qui n’est rien d’autre qu’une lutte pour la maîtrise de la route de la drogue. Dans la troisième entrée, la métaphore rapprochant les fleurs des femmes m’offre une occasion en or de développer la thématique de la condition de la femme dans le monde. Dans la quatrième entrée, on voit des écologistes affronter le monde du commerce et lutter contre la déforestation. Mais dans tout cela, il ne faut pas oublier la forme ludique de l’oeuvre, et viser un juste milieu entre la dénonciation et le caractère comique de l’action.

Propos recueillis par Sofiane Boussahel


Les Indes galantes du 4 au 15 mai au Théâtre du Capitole
Tarif : de 10 à 100€

Informations

NOTA BENE les horaires pour
Le Prophète,

au Théâtre du Capitole
les vendredi 23, mardi 27 et vendredi 30 juin à 19h30

les dimanches 25 juin et 2 juillet 2017 à 15h00