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9 décembre 2010
Rodolphe Briand : "Avec Molière et Lully, la France a inventé la comédie musicale."



Le ténor Rodolphe Briand fait son retour à Toulouse dans le rôle de Sancho Pança, fidèle serviteur de Don Quichotte dans la comédie musicale tirée de Cervantés, L’Homme de la Mancha, un rôle qu’il a interprété pour la première fois en 1999 aux côtés de José Van Dam à Liège, Reims et Avignon. Comédien et chanteur éclectique qui interprète avec autant d’aisance l’opéra que la comédie musicale, il se fait le défenseur d’un genre dont il déplore la rareté et qu’il voudrait voir plus présent sur les scènes lyriques, aux côtés des opérettes et opéras-comiques.


Vous qui avez chanté des genres variés sur la scène du Théâtre du Capitole, depuis Basilio (Les Noces de Figaro) aux quatre valets des Contes d’Hoffmann ou à Paillasse dans Les Saltimbanques, abordez-vous le rôle de Sancho Pança de la même manière qu’un rôle lyrique, d’un point de vue dramatique et d’un point de vue vocal ?
Comme spectateur, j’aime que l’on me raconte une histoire, et comme interprète j’ai beaucoup de plaisir à me mettre au service de l’histoire. D’un point de vue dramatique, je travaille beaucoup le personnage, en profondeur, pour l’opéra comme pour la comédie musicale. Quel bonheur que de travailler un personnage issu d’un matériau aussi riche que le merveilleux roman picaresque de Cervantés.
Vocalement, les choses sont un peu différentes du fait de la présence de textes parlés entre les lyrics et du passage incessant du parlé au chanté. La musique de Mitch Leigh s’appuie énormément sur le texte, qui doit toujours être très compréhensible. L’importance des paroles laisse plus de place à l’interprétation qu’à l’opéra, et l’on peut s’autoriser certaines libertés vocalement, comme détimbrer, parler presque ou encore passer en voix de tête à certains moments. On peut s’amuser beaucoup plus. Pour moi qui suis autant comédien que chanteur, c’est formidable !



Rodolphe Briand dans Les Noces de Figaro aux côtés d’Andrew Schroeder en 2008,
mise en scène de Marco Arturo Marelli (photo : Patrice Nin)



Dans cette œuvre, où l’orchestre est beaucoup moins fourni, doit-on chanter avec la même puissance ? L’engagement scénique prend-il pour autant le pas sur la musique ?
S’il est vrai que l’effectif instrumental est réduit, il est très important de préciser que L’Homme de la Mancha est une comédie musicale écrite pour être chantée sans amplication, contrairement à d’autres que j’ai pu interpréter comme Cats ou Les Misérables. Lorsque j’interprétais le personnage de Jean Valjean dans Les Misérables, je n’avais pas à forcer ma voix ni à me reposer sur une technique opératique. Même si la musique est très bien écrite, l’interprétation de L’Homme de la Mancha est plus délicate, ce n’est pas un hasard si elle est presque toujours confiée à des voix lyriques. L’orchestration de L’Homme de la Mancha, comme Kiss me Kate de Cole Porter, est très proche de celle de l’opéra. Nous avons aussi la chance de bénéficier de la superbe acoustique de la salle du Théâtre du Capitole, où l’équilibre entre le plateau et la fosse n’est pas très difficile à trouver, et mes partenaires sont tous de très bons chanteurs.


Artiste éclectique, comédien et chanteur lyrique, vous avez interprété de nombreuses comédies musicales. Pourquoi ?
J’aime beaucoup la comédie musicale, tout comme l’opérette d’ailleurs. Sans faire de chauvinisme, j’aime à dire que la France a inventé la comédie musicale : la comédie-ballet de Molière et Lully, jouée, chantée, et dansée n’est-elle pas l’ancêtre de la comédie musicale actuelle ? C’est un art des plus complets, à l’instar de l’opéra, à la différence qu’il faut, en plus de savoir chanter et jouer la comédie, savoir bouger et même danser !
L’Homme de la Mancha, tout comme Kiss me Kate de Cole Porter, sont des spectacles avec une orchestration assez proche de l’opéra ou de l’opéra-comique. Pour moi, certains pans du répertoire de la comédie musicale, écrits pour être chantés sans amplification, sont d’ailleurs très proches de celui de l’opérette ou de l’opéra-comique : dans la très belle pièce de Delibes La Cour du Roi Pétaud que j’ai chantée avec la compagnie Les Brigands, la partie théâtrale est équivalente à la partie musicale, un peu comme dans L’Homme de la Mancha. Cela veut dire qu’il faut trouver des comédiens qui soient aussi des chanteurs, avec une solide technique vocale et qui puisse s’amuser avec leur voix, jouer de leur instrument. Au risque de passer pour un fou, je pense qu’il est plus difficile de monter La Belle Hélène ou La Vie parisienne que Parsifal, parce que l’exigence théâtrale exige des interprètes capables de passer du théâtre au chant.


Êtes-vous ainsi personnellement attaché à la défense d’un genre parfois un peu décrié et qui paraît peiner à trouver sa place en France ?
C’est un répertoire qui a pour moi vraiment sa place en France. Je rêve qu’il y ait, un peu comme au Royaume-Uni, un Théâtre National de Comédie musicale. Pensez que Les Misérables a été créé par la Royal Shakespeare Company, un peu comme si la Comédie-française avait créé L’Homme de la Mancha ! Je suis malgré tout très optimiste sur l’avenir du genre en France. D’abord parce qu’il y a des artistes qui aiment et défendent ce répertoire – il faut voir l’engagement de toute l’équipe de L’Homme de la Mancha – ensuite parce que le public comme les programmateurs le considèrent davantage aujourd’hui. J’étais plus inquiet il y a une quinzaine d’années lorsqu’est apparue cette vague de grandes comédies musicales commerciales, ou plutôt de ces grands shows qui sont bien loin pour moi de la comédie musicale : c’est de la musique en boîte où l’on n’hésite pas à pallier discrètement la fatigue d’un chanteur par la diffusion d’une bande enregistrée. Cette mode s’essouffle, et même si quelques spectacles survivent grâce à un marketing forcené, le public ne s’y trompe pas. Il veut entendre un orchestre « live », des voix « live », et sans micro. Sans doute ces grands shows ont-ils cependant contribué à faire découvrir la comédie musicale à un public jeune qui, aujourd’hui, se tourne vers des spectacles de qualité.
Entre l’Opéra Comique dont le territoire est assez clairement limité et quelques théâtres qui renouent avec la tradition du théâtre musical d’un côté, et de l’autre ces consortiums privés qui présentent aussi de belles productions à grand spectacle, il y a aujourd’hui une certaine carence en France, notamment en ce qui concerne la création. Et pourtant, il existe aujourd’hui des artistes qui pourraient être les Offenbach, les Meilhac et Halévy d’aujourd’hui, je pense notamment à Louis Dunoyer de Ségonzac et Jean-Marie Lecoq desquels j’ai créé Christophe Colomb ou Le Tour du monde en 80 jours. Ce n’est pas facile pour certaines troupes de trouver des théâtres pour les accueillir, et l’équilibre financier est souvent plus que précaire pour les petites compagnies… Mais il y a de petits théâtres ou festivals qui défendent avec force la comédie musicale. Oui, ce répertoire vit, il existe !



Rodolphe Briand dans Les Contes d’Hoffmann en 2008,
mise en scène de Nicolas Joel (photo : Patrice Nin)



Alors qu’il s’était lancé à corps perdu dans l’adaptation française de L’Homme de la Mancha, Jacques Brel écrivit : « Notre tentative est peut-être plus importante qu’il n’y paraît. L’époque du tour de chant est révolue en France. La comédie musicale peut sauver le music-hall. »
Jacques Brel, qui connaissait le répertoire « léger » de son temps, a eu à Broadway un véritable coup de foudre pour cette œuvre dont il a tout de suite perçu le potentiel : la force de son sujet et du mythe de Don Quichotte, celle des personnages qui sont de véritables cadeaux pour des chanteurs. Il avait en tête qu’au Royaume-Uni et aux États-Unis, les interprètes de comédie musicale sont de véritables vedettes. À Londres il peut y avoir entre vingt-cinq et vingt-huit comédies musicales par soir, alors même que les prix peuvent être très élevés. Les salles ne désemplissent pas et certains spectacles restent des années à l’affiche. Les fans voient et revoient les spectacles année après année, ce sont des spectacles populaires, avec une tradition très ancrée. L’Homme de la Mancha a sans doute amorcé un renouveau en France de ce point de vue.
Pour revenir aux propos de Jacques Brel, il faut aussi se souvenir du contexte : à l’époque où, malade, il a arrêté le tour de chant après trente ans passés seul en scène, et s’est lancé dans l’aventure de L’Homme de la Mancha, il a redécouvert le plaisir de partager la scène avec d’autres artistes, notamment avec « son » Sancho, Dario Moreno. Il a redécouvert dans le même temps le plaisir du travail de troupe et une autre manière de vivre la scène, un autre échange aussi avec le public. L’esprit de troupe caractérise d’ailleurs très bien l’équipe de L’Homme de la Mancha : autour de Jean-Louis Grinda sont réunis des artistes – chanteurs, danseurs, comédiens – qui se connaissent bien. Certains d’entre nous ont participé à la précédente production de L’Homme de la Mancha, que Jean-Louis Grinda avait programmé à Liège avec José Van Dam. Ce sont donc des retrouvailles et chacun a à cœur de servir au mieux cet ouvrage. L’esprit est très imaginatif, très enthousiaste, il y a un vrai plaisir à jouer cet ouvrage ensemble. Et si l’on ressuscite l’esprit de troupe qui a longtemps existé dans les théâtres lyriques, notamment à Toulouse, l’envie et la fougue restent intactes.


Revenons à votre rôle dans L’Homme de la Mancha. Le personnage de Sancho Pança aussi prosaïque qu’il soit, passe pour être l’incarnation de la fidélité et du dévouement. Ne considérez-vous pas que ce personnage de valet est bien plus qu’un faire-valoir ou un moteur de l’action dramatique, comme c’est souvent le cas à l’opéra ?
Sancho Pança est un personnage véritablement à part dans la littérature, et ne ressemble pas du tout aux valets de Molière, comme Scapin, ou de Da Ponte, comme Leporello – même si je lui trouve quelque ressemblance avec Sylvestre, dans Les Fourberies de Scapin. Ce personnage étonnant, aussi célèbre que Don Quichotte, est un terrien, un homme simple plein de bon sens. Contrairement à Leporello, il n’est pas calculateur, c’est un naïf, un contemplatif même. Il n’est pas là pour l’argent, il n’a rien à espérer de Don Quichotte et ne peut en attendre que des ennuis. La faim est une préoccupation constante mais il reste à ses côtés, il le suit et le sert fidèlement. Je l’aime beaucoup, il est comme un chien fidèle, avec une dévotion sans nom. Il est aussi très superstitieux, il croit dur comme fer à toutes ces histoires de géants, d’ogres, d’enchanteurs. C’est un croyant et non pas un illuminé ou un idéaliste comme Don Quichotte. Cette part de naïveté, d’enfance, cet espoir… on se reconnaît tous un peu en lui, c’est pour cela qu’il nous touche beaucoup. C’est un personnage plus complexe qu’il ne le paraît : il n’est pas que rondeur.


Qu’est-ce qui selon vous l’attache à Don Quichotte ?
Comme il le dit lui-même dans son air : il l’aime, il n’a aucune autre explication, il ne s’est même d’ailleurs jamais posé la question. Décontenancé, il répond avec beaucoup de sincérité. C’est de l’amour avec un grand A : comment qualifier autrement une amitié aussi forte ? Alors même que ni sa femme ni même son âne ne le respectent, Don Quichotte fait de lui son écuyer, l’investit d’une grande responsabilité et créé ainsi cet attachement. Ce n’est pas rien pour Sancho que d’être l’écuyer d’un chevalier, même d’un chevalier de carton-pâte. Don Quichotte cherche à lui transmettre ses idéaux et ses valeurs chevaleresques. Alors il croit que Don Quichotte est un chevalier errant, il y croit profondément. Dans le monde imaginaire d’Alonzo Quijana, il n’y a pas de rapports de force entre un paysan un peu simple et un hobereau de campagne. Dans sa folie, il s’est créé un monde de justice, d’humanité dans lequel il entraîne Sancho. Leur rapport est très pur, très humain, il y a entre eux quelque chose d’un père et son fils. Même s’il tâche de le ramener à la réalité, Sancho ne condamne pas la folie de son maître, jamais il ne le juge : il l’admire. C’est un grand bonheur que d’interpréter ce personnage magnifique.



L’Homme de la Mancha, du 12 au 19 décembre au Théâtre du Capitole
Tarif : de 10 à 60 €


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Informations

NOTA BENE les horaires pour
Le Prophète,

au Théâtre du Capitole
les vendredi 23, mardi 27 et vendredi 30 juin à 19h30

les dimanches 25 juin et 2 juillet 2017 à 15h00