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16 septembre 2010
Questions au jury du Concours de Chant


Alain Lanceron (directeur du département classique de EMI-France, président de Virgin Classics), Pal Christian Moe (directeur du casting du Bayerische Staatsoper de Munich et du Festival de Glyndebourne), Christoph Seuferle (directeur de l’opéra au Deutsche Oper de Berlin), tous trois membres du jury du 48e Concours International de Chant de Toulouse, répondent à nos questions sur le déroulement du concours et l’appréciation des candidats, le matin même de la finale de la compétition.


Qu’attendez-vous d’une telle compétition ?
Christoph Seuferle : Le but premier, c’est bien sûr de trouver de nouveaux talents, c’est un but « pratique » pourrait-on dire.
Alain Lanceron : C’est même plus que ça : on attend toujours qu’il y ait l’oiseau rare, l’inconnu qui va se révéler et s’imposer immédiatement dans le monde lyrique. Ce que l’on attend, c’est d’avoir tout à coup un coup de cœur pour quelqu’un au-dessus du lot.
Pal Christian Moe : Cela n’arrive tout de même pas très souvent. Mais un concours nous permet d’entendre peut-être pour la première fois un artiste que l’on réentendra ou dont on nous parlera quelques années plus tard, de sorte qu’on aura pu suivre ses premiers pas. Sans qu’il y ait forcément de retombées immédiates en termes d’engagements, on commence à retenir des noms.


Cela vous est-il déjà arrivé de trouver cette perle rare et de conclure, à l’issue d’un concours, des engagements avec de jeunes artistes ?
Tous : Oui, bien sûr !
Christoph Seuferle : Cela m’est même arrivé de courir après un artiste pour lui demander s’il était libre ou s’il était intéressé par tel ou tel projet ! Nous ne l’engagerons peut-être pas tout de suite pour un rôle important, mais pour un second rôle, oui.
Pal Christian Moe : Ou bien alors comme doublure pour un rôle très important par exemple.


Quelles sont les qualités premières que vous attendez des candidats ? Sur quels critères les jugez-vous ?
Pal Christian Moe : La première chose, c’est évidemment la voix, et ensuite la personnalité, qui est aussi très importante de nos jours. Le physique n’a pas tellement d’importance, car quelqu’un de très beau qui n’a aucun charisme et ne raconte rien n’est pas intéressant. Quand on entend quelqu’un chanter, on comprend très vite si tout l’univers de l’opéra et du rôle s’ouvre à celui qui l’écoute, ou s’il chante juste des notes.
Christoph Seuferle : C’est un ensemble de nombreux critères. C’est vrai que l’on juge avant tout la voix, le matériel de base mais aussi la musicalité, la maîtrise des langues, la personnalité…
Alain Lanceron : L’intelligence musicale, l’intelligence du texte : tous ces éléments sont très importants. Il est vrai pourtant que cela dépend aussi du jury constitué. Il ne faut pas oublier qu’un prix est toujours à relativiser, parce que deux jurys différents ne vont pas avoir exactement le même palmarès, même en prenant des jurys de qualité professionnelle équivalente.
Christoph Seuferle : Même dans un groupe composé de gens qui font ces choix au quotidien, comme le nôtre, l’opinion est parfois divergente.
Alain Lanceron : Quand il y a des chanteurs qui participent à des jurys, c’est encore autre chose car ils sont davantage juges et partis, ils réagissent souvent par rapport à leur propre carrière, à leur propre expérience de chanteur.
Christoph Seuferle : Bien sûr. Dans ce cas, les questions techniques dominent et prennent beaucoup plus d’importance, même si elles ne sont pas forcément d’un grand intérêt du point de vue du public. Pour la personne qui a eu elle-même l’habitude de produire le son et le chant, c’est un exercice différent.
Alain Lanceron : Il faut dire enfin que d’une épreuve à l’autre, le même candidat peut être totalement différent : il arrive que d’excellents candidats au cours des épreuves éliminatoires s’effondrent à la demi-finale, ou à l’inverse que des chanteurs corrects seulement au début de leur parcours se révèlent à la demi-finale. Ce soir, la finale sera particulièrement intéressante parce ce les chanteurs seront accompagnés par l’orchestre : le rapport de la voix avec orchestre est différent de celui de la voix au piano. Le volume, leur musicalité… nous allons entendre d’autres choses.



Un candidat en répétition(Photo : Patrice Nin)


Écoutez-vous ces jeunes chanteurs comme vous écoutez des professionnels accomplis qui ont déjà une petite carrière derrière eux, ou bien vraiment comme des artistes en devenir ?
Alain Lanceron : Ca dépend précisément, de l’âge des chanteurs puisqu’ils ont entre dix-huit et trente-deux ans. En général, à trente ans, ils doivent avoir déjà fait une carrière. S’ils se présentent au-delà à un concours, c’est soit qu’ils ont fait une carrière tardive, soit qu’ils ont eu des problèmes techniques et qu’ils n’ont pas réussi à percer. C’est vrai que l’on écoute de très jeunes candidats, de vingt ou vingt-et-un ans, d’une manière un peu différente. La meilleure tranche d’âge, c’est entre vingt-quatre et vingt-sept ans environ : les candidats ont déjà une certaine expérience, ils ne connaissent plus les problèmes, notamment techniques ou tout simplement de maturité par rapport aux rôles, que peuvent avoir de très jeunes chanteurs ; ils ne sont pas non plus à l’âge où l’on se demande pourquoi ils n’ont pas encore éclos.
Christoph Seuferle : Mais entendons-nous bien : on attend bien sûr d’eux un niveau professionnel, ce n’est pas le conservatoire. Il faut imaginer ces chanteurs sur scène, prêts à être engagés.


Que savez-vous d’eux quand ils se présentent devant vous ?
Pal Christian Moe : On ne sait rien d’autre des candidats que leur nom et leur date de naissance. Dans d’autres concours sont précisés leurs professeurs, les études qu’ils ont faites, parfois même leurs précédents engagements. Là c’est beaucoup plus intéressant, on juge uniquement leur prestation.
Alain Lanceron : Oui, on les écoute de manière plus impartiale, sans tenir compte de leur histoire passée.


Pouvez-vous expliquer en quoi il est intéressant d’entendre les chanteurs dans deux exercices aussi différents que la mélodie et l’opéra ?
Christoph Seuferle : Ce sont des formats très différents, qui exigent des qualités différentes. La tradition de la mélodie n’étant malheureusement plus très présente du fait de la rareté des récitals, il s’avère que la plupart des candidats s’expriment souvent plus facilement dans l’air d’opéra.
Pal Christian Moe : La mélodie est pourtant pour nous un test en ce qui concerne la musicalité, notamment dans le cas d’un candidat qui chanterait brillamment un air mais qui passerait complètement à côté de la mélodie. Moins « spectaculaire » que l’air d’opéra, la mélodie a l’avantage de mettre en lumière la manière dont le chanteur traite le texte. Il y est moins exposé en ce qui concerne les graves ou les aigus, parce que les mélodies sont généralement écrites sans trop d’intervalles : dans certaines régions de la voix, les plus graves et les plus aigues, le texte deviendrait trop difficile à projeter.
Christoph Seuferle : La diction, l’intonation, le texte, l’accompagnement au piano rendent l’exercice de la mélodie plus transparent pour évaluer un chanteur, même si les exigences techniques sont les mêmes.
Alain Lanceron : La qualité proprement vocale y est moins importante car la musicalité et l’intelligence musicale priment. Certains grands chanteurs de mélodies ont une voix assez « laide ».


Comment les morceaux interprétés à chaque étape de la compétition sont-ils choisis ?
Pal Christian Moe : Les candidats proposent une liste d’airs et de mélodies. Pour la première épreuve, ce sont eux qui choisissent ce qu’ils vont interpréter. À la demi-finale, le jury décide du morceau dans lequel il voudrait entendre le candidat, parfois pour le mettre en difficulté, voir de quoi il est capable.
Alain Lanceron : Le jury s’efforce de trouver un air et une mélodie qui soient différents de celui qu’ils ont chanté dans la première épreuve, pour l’entendre autrement. On demandera par exemple à un candidat qui a chanté un air colorature de chanter un air lent, pour voir la tenue du souffle, le legato. On va aussi lui demander de chanter dans un autre style, dans une autre langue. C’est tout à fait différent pour la finale, qui est publique. Il s’agit de faire un concert le plus beau possible, de mettre en valeur chaque artiste. Si on les met un en danger dans la demi-finale, par contre dans la finale, on les magnifie. On leur donne le plus de chances possibles de briller.
C’est très intéressant pour nous d’observer le programme de chaque candidat. Parfois, avant même de les entendre, on sait déjà qu’il va y avoir des problèmes chez ceux qui proposent des airs vraiment trop éloignés au niveau de la tessiture. De même, il est intéressant d’observer l’effet miroir de ce qu’ils présentent en mélodies et en airs d’opéra. Parce que souvent de grandes voix proposent des mélodies « à voix » - j’entends par là de grandes mélodies vocales comme celles de Rachmaninov ou de Duparc. Il y a à l’inverse des mélodies intellectuelles, plus « petit format » comme celles de Fauré, de Schubert, ou de Wolff. C’est intéressant de voir aussi comment s’articulent ces choix.



Les candidats en coulisses(Photo : Patrice Nin)




Cette compétition reflète-t-elle des grandes tendances que vous, professionnels, avez pu observer sur une ou peut-être plusieurs générations de chanteurs ?
Christoph Seuferle : L’importance du style est tout à fait nouvelle par rapport à ce qu’il se faisait il y a même quinze ans.
Alain Lanceron : De ce point de vue, je dirais que le mouvement de la musique baroque a peut-être permis de supprimer beaucoup de mauvaises traditions, de laver le chant de certaines de ses impuretés. On est aujourd’hui beaucoup plus sensibles au style qu’avant, où le côté purement vocal était dominant, ce qui pour le public a beaucoup d’importance. On accepte peut être plus facilement un timbre un peu moins « glamour » s’il y a une grande musicalité, une grande intelligence du texte à côté. Il y a vingt ans, même si l’intelligence était évidemment importante, la voix elle-même l’emportait.
Christoph Seuferle : De même qu’il y a vingt ans dans un concours, on n’aurait jamais pensé à un chanteur pour interpréter Haendel ou Monteverdi, ce répertoire n’était pas si courant.
Alain Lanceron : Cette année, beaucoup de candidats avaient inscrit un air de Haendel dans leur programme et il y a même eu un contre-ténor.


Et au-delà du répertoire et du style, quelles grandes tendances vous paraissent notables ?
Pal Christian Moe : Il y a d’abord une tendance très évidente du côté de l’origine des candidats : c’est la prédominance des chanteurs asiatiques, et notamment des Sud-Coréens.
Christoph Seuferle : Et de candidats issus de pays de l’Europe de l’Est qui, depuis la Chute du Mur, peuvent de nouveau voyager.
Alain Lanceron : C’est vrai qu’il y a aujourd’hui beaucoup de chanteurs russes qui arrivent extrêmement bien préparés sur le marché, et qui font des carrières très importantes. Ceci dit, même s’ils sont mieux préparés, il y avait autrefois davantage de chanteurs d’Europe de l’Est à Toulouse que d’Asiatiques, une tendance qui s’est aujourd’hui inversée.
Pal Christian Moe : Dans certains concours, il arrive que près de la moitié des candidats soit de nationalité sud-coréenne. Il est intéressant de noter que beaucoup se maintiennent dans la compétition épreuve après épreuve et qu’il n’y a presque jamais de finale sans coréens. Par la suite, ce n’est pas forcément plus facile, ils sont sans doute plus difficiles à distribuer, mais on peut penser qu’il y aura de plus en plus de grands chanteurs coréens à l’avenir.


Et en ce qui concerne les candidats français ?
Alain Lanceron : Il y a beaucoup plus de talents en France que par le passé. À un moment, on a raté une génération, il y a eu une coupure qui correspond à peu près à « l’ère Liebermann » (Rolf Liebermann, 1910-1999, a dirigé l’Opéra de Paris entre 1973 et 1980, ndlr). Dans la génération de chanteurs âgés aujourd’hui de soixante-cinq à soixante-quinze ans, il n’y a pas de grands chanteurs français. Par la suite, les pouvoirs publics se sont alarmés de cette carence et ont fait le nécessaire auprès des conservatoires, des professeurs. Aujourd’hui, il n’est pas rare que des chanteurs français se produisent sur les plus grandes scènes du monde, de New York à Milan, il y en a même davantage aujourd’hui que de chanteurs italiens par exemple. D’ailleurs, beaucoup de jeunes, notamment parmi ceux qui se sont présentés au Concours, sont bien armés pour faire une carrière.
Christoph Seuferle : Oui, et pour revenir à ce qui a été dit, c’est d’autant plus vrai la France est un centre important de la musique baroque.
Alain Lanceron : Tous les chanteurs ne se spécialisent pas pour autant. Au début du renouvellement de la musique baroque, ses interprètes étaient des chanteurs qui ne parvenaient pas à faire carrière et qui se « recyclaient » dans le baroque. Aujourd’hui au contraire, les frontières entre musique baroque et non-baroque sont abolies. Il y a beaucoup d’exemples de chefs ou de chanteurs du grand répertoire qui abordent aussi la musique baroque, comme Simon Rattle, Natalie Dessay, Renée Fleming… Plácido Domingo lui-même chante maintenant Haendel et Gluck ! C’est tout à fait nouveau et cette abolition des frontières s’est fait pour le bien de la musique, et pour le bien de la vie musicale française.


Propos recueillis par Marie-Laure Favier


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