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7 juin 2011
Le théâtre doux-amer des sentiments


Les faux-semblants composent l’essentiel de Così fan tutte, comédie où se mêlent la légèreté napolitaine et le goût des déguisements, le burlesque d’une turquerie pseudo-albanaise, l’éternel féminin et la non moins légendaire couardise des hommes. Une mise en scène du Toulousain Pierre Constant, figure importante de la scène lyrique depuis plusieurs décennies, éclaire le chef d’oeuvre mozartien, illustré par une distribution de jeunes et talentueux artistes.



Così fan tutte dans la mise en scène de Pierre Constant, production de l’Atelier lyrique de Tourcoing, 2010 (photo : Danielle Pierre)



La Révolution française bat son plein : les corps sans vie de la noblesse et du clergé roulent à terre, à quelques mille kilomètres de Vienne. Les mélomanes autrichiens savourent alors en connaisseurs une reprise des Noces de Figaro de Mozart, un musicien qui vient de recevoir la commande impériale d’un autre opéra. Le sujet lui est imposé, ainsi qu’à Da Ponte bien sûr, par Joseph II lui-même. Il s’agit d’un fait divers survenu dans la capitale autrichienne, d’autres sources le situant à Trieste. Peu importe s’ailleurs, d’autant que la petite histoire nous murmure à l’oreille que Da Ponte l’aurait imaginé, à partir de pièces déjà existantes, à l’attention de sa maîtresse, la belle Adrienne Ferraresi del Bene qui, ce n’est pas un hasard, créera Fiordiligi, l’une des protagonistes de Così fan tutte, et qui chante Suzanne dans ces reprises des Noces de Figaro. Nous sommes en 1789.


Le milieu « bon chic bon genre » de l’époque est la toile de fond de l’histoire. Deux jeunes hommes sont mis au défi par un vieux camarade qui se veut philosophe de prouver la fidélité de leur petite amie respective. Pour ce faire, ils parient tous deux qu’ils pourront chacun conquérir la maîtresse de l’autre en se déguisant. Mal va leur en prendre. Derrière cette intrigue qui a la fausse apparence d’une bluette pour série télévisée, se cache en réalité une étude vertigineuse des rapports amoureux. Non seulement Da Ponte en tire un livret fait de jeux de bascule dramatiques étourdissant, mais Mozart lui-même va trouver dans ce prétexte littéraire l’occasion de nous offrir l’un de ses chefs d’oeuvre, conjuguant avec une géniale subtilité les timbres vocaux aux mélismes sentimentaux. C’est ainsi qu’il associe, à l’origine de l’intrigue, le clair ténor de Ferrando au doux velouté de mezzo de Dorabella, et le viril baryton de Guglielmo à l’étincelant soprano de Fiordiligi.


Le jeu de rôle dangereux auquel se livrent les jeunes gens va décroiser cette apparente anomalie et, momentanément, conjuguer les timbres de manière plus conventionnelle mais correspondant à la réalité de sentiments qui viennent d’éclater au grand jour. Et tout ça pour, finalement, remettre les voix dans l’ordre originel, avec les fractures définitives que l’on peut imaginer. Ce quatuor d’amoureux a vécu un intense moment de bonheur réel, un moment de vérité qu’ils ne peuvent accepter par convenance. Le retour à la normalité est le coeur de leur intime tragédie. Devant leurs amantes contrites et demandant pardon, il serait presqu’amusant d’entendre Ferrando et Guglielmo répondre en choeur : « Te lo credo, gioia bella, ma la prova far non vo » ( Je te crois mon amour, mais je ne demande aucune preuve ), une réplique presqu’amusante, si elle n’était pathétique.


Robert Pénavayre


Così fan tutte, du 17 au 30 juin au Théâtre du Capitole
Tarif : de 10 à 100€