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23 mars 2011
Joël Suhubiette : "L’Aire du dire, un voyage dans un univers sonore très varié"


Entretien avec Joël Suhubiette, directeur artistique du chœur de chambre les éléments


Joël Suhubiette aime à explorer tous les territoires de la voix, du grand répertoire choral au répertoire a cappella le plus exigeant, sans oublier le répertoire lyrique. Si son parcours l’oriente d’abord vers la musique baroque (il débute en chantant avec Les Arts Florissants de William Christie avant de rejoindre les ensembles de la Chapelle Royale et du Collegium Vocale de Gand de Philippe Herreweghe dont il sera l’assistant pendant 8 ans), il crée en 1997 le chœur de chambre les éléments pour étendre ce répertoire à des compositeurs des époques récentes au point d’en faire un instrument rompu aussi bien au répertoire baroque et classique qu’aux œuvres chorales du XXe siècle et à la création contemporaine. Cette identité, qui fait la richesse et la singularité des éléments, a rendue d’autant plus féconde la collaboration avec le compositeur Pierre Jodlowski pour L’Aire du dire,œuvre scénique pour voix et électronique qui sera créée le 5 février au Théâtre du Capitole.



Quelle est la spécificité du chœur de chambre les éléments ?
Le chœur de chambre les éléments est composé d’une équipe de trente intermittents, qui se produisent régulièrement dans des programmes à géométrie variable, allant de l’ensemble vocal à douze chanteurs au chœur de chambre de trente chanteurs. Ils ont en général reçu une formation traditionnelle en Conservatoire et ils ont eu pour la plupart une formation initiale d’instrumentiste, ce qui assure un niveau de déchiffrage permettant la pratique de la musique contemporaine. Notre recrutement est national : les chanteurs viennent aussi bien de Toulouse, de Midi-Pyrénées, de Lyon, de Tours, que de Bordeaux, Paris…



Joël Suhubiette (photo : François Passerini)



Quel type de répertoire abordez-vous et quel lien faites-vous entre répertoire ancien et contemporain ?
Nous développons notre répertoire autour de trois axes : la musique ancienne, la musique a capella, et le répertoire du XXe siècle, ainsi que des créations contemporaines. Nous chantons quelques œuvres, notamment sacrées, de la Renaissance, ainsi que de la musique baroque. Le répertoire a capella est pour moi l’essence même du chœur car il requiert une recherche constante de couleur, de justesse et d’homogénéité. Le répertoire a capella n’est pas très présent dans la musique baroque ou classique. Nous chantons assez peu d’œuvres du répertoire romantique, par exemple les grands Motets de Brahms, car elles nécessitent un effectif plus important. Le XXe siècle est lui riche de nombreuses œuvres a capella. La spécificité de cet ensemble est peut-être que nous participons à deux créations au moins par an.
Par ma formation, j’ai beaucoup travaillé en musique ancienne : j’ai participé à la première classe de musique ancienne du Conservatoire de Toulouse au début des années 1980. J’ai moi-même chanté avec les Arts Florissants de William Christie et les deux ensembles de Philippe Herreweghe que sont la Chapelle Royale et le Collegium Vocale de Gand. Je suis donc familier de la musique baroque, mais pas seulement : avec Philippe Herreweghe, dont j’ai été l’assistant pendant huit ans, nous avons beaucoup travaillé l’oratorio romantique, des œuvres du XXe siècle, mais aussi de la période classique.
Nous développons donc un répertoire très large, du répertoire ancien à la musique contemporaine, et c’est peut-être ce qui séduit les compositeurs : le chœur, capable de chanter de la musique ancienne, sait varier les couleurs, faire preuve de souplesse, chanter par exemple sans aucun vibrato et avoir des voix claires, qualités souvent appréciées dans la musique contemporaine. Nous avons chanté des polyphonies de la Renaissance et accompli un travail exigeant sur les tempéraments de l’époque. Ce travail d’écoute, de justesse, sur des micros-intervalles nous sert ensuite pour aborder les œuvres contemporaines.


Le chœur de chambre les éléments est-il familier de la scène lyrique ?
Notre vocation première n’est pas de chanter dans des opéras, mais nous en avons fait de temps en temps, notamment depuis trois ans à l’Opéra Comique à Paris, qui n’a ni orchestre ni chœur attitré. Le chœur se produit ponctuellement avec d’autres chefs, le temps d’un concert ou d’un opéra. Si certains chefs, tels John Eliot Gardiner ou William Christie, viennent avec leurs propres chœurs, d’autres, comme Emmanuel Krivine et la Chambre Philharmonique, ont un ensemble instrumental mais pas de chœur et nous avons été sollicité à plusieurs reprises par l’Opéra Comique pour chanter le répertoire français du XIXe siècle, Béatrice et Bénédict de Berlioz, Fortunio de Messager, Fra Diavolo de Auber. En juin 2011, nous chanterons Idoménée de Mozart au Théâtre des Champs-Élysées à Paris, avec le chef Jérémie Rhorer et le metteur en scène Stéphane Braunschweig. Les éléments participent environ à une production lyrique par an, ce n’est certes pas notre vocation première mais je suis ravi que le chœur puisse se produire sur scène.


Comment considérez-vous la direction artistique d’un chœur consacré à la musique contemporaine ?
Il est selon moi important pour un ensemble d’aujourd’hui, qu’il soit vocal ou instrumental, de jouer de la musique contemporaine. C’est toujours un risque à prendre mais chaque expérience est passionnante. J’ai bien évidemment envie d’interpréter les grands chefs-d’œuvre du passé, par exemple la Messe en si de Bach mais j’essaie d’obtenir un équilibre entre répertoire classique et création contemporaine. Mélanger les siècles et les répertoires, comme nous l’avons fait lors de notre programme Méditerranée ou Polychoralité, est l’une de nos spécificités. Pour le programme Méditerranée par exemple, j’ai choisi des pièces sacrées en latin, en grec ancien, en hébreu, en araméen : une partie est consacrée à la musique de Lotti, de Gesualdo, et comme il n’existe pas de polyphonies en grec ancien, en araméen ou en arabe, j’ai fait des commandes à des compositeur. Libre à eux ensuite de faire éclater cette musique ou de s’en inspirer.
L’ensemble vocal est selon moi un très bon vecteur pour défendre la musique contemporaine, peut-être aussi grâce au texte et au choix de répertoires en miroir. Un exemple pour illustrer cette idée : nous avons chanté il y a quelques années le Requiem de Mozart et la première partie du concert était consacrée à une pièce de Patrick Burgan, Nativité. Les gens venaient écouter le Requiem de Mozart mais ils ont pu découvrir également une œuvre pour 24 voix réelles, a capella, chantée en six langues.


Est-ce la première fois que vous travaillez avec Pierre Jodlowski ?
Tout à fait, c’est notre premier projet ensemble mais cette première fois s’est déroulée en plusieurs étapes : la bande son a été enregistrée pendant quatre jours en juillet et deux jours en septembre. Nous n’avons pas encore la partition définitive puisque le compositeur l’a terminée très récemment, mais nous avons déjà eu une prise de contact avec lui. La première fois que nous l’avons rencontré, nous avons enregistré la bande-son, avec des passages chantés et des textes lus. À partir de cette matière sonore, Pierre Jodlowski a pu commencer à écrire sa partition et nous nous sommes revus en septembre, pour d’autres prises de son, en polyphonie ou un par un, en chantant ou en parlant. Nous allons désormais pouvoir travailler la partition définitive, cette œuvre sera préparée en une semaine de répétitions, mais je suis confiant car les chanteurs sont habitués à préparer la partition chez eux, chacun fait un travail en amont assez conséquent. Cette œuvre est pour douze voix réelles : tous chantent un par voix, chacun est donc soliste au sein du chœur, ce qui requiert un engagement important de la part des chanteurs. Chacun joue un rôle important dans L’Aire du dire.



Le chœur de chambre les éléments, dirigé par Joël Suhubiette, à l’Auditorium Saint-Pierre-des-Cuisines (photo : François Passerini)



Qu’est-ce qui caractérise l’écriture vocale de Pierre Jodlowski ?
Il m’est pour l’instant difficile d’en parler de manière approfondie car nous avons jusqu’à présent essentiellement travaillé sur la bande-son. Pierre Jodlowski est très attaché au texte, aux mots et à leur matière sonore. Si son écriture peut être purement musicale et abstraite, par exemple dans la bande-son, elle révèle également une dimension très théâtrale. Pierre Jodlowski a connu les chanteurs au moment de la genèse de son œuvre, ce qui lui a permis d’entendre les spécificités des voix - nous avons par exemple trois soprani qui ont des voix très différentes – et de se servir de ces particularités dans son écriture.


Comment s’est passée votre collaboration avec Pierre Jodlowski ?
Je suis très heureux du travail accompli ensemble. Le début de notre collaboration a été ludique puisqu’il s’agissait de produire des sons. Le chœur s’est prêté au jeu avec beaucoup de plaisir et j’ai senti une complicité naître. Notre travail est désormais de rendre au mieux cette texture vocale, chantée ou parlée. Toute création est une aventure, chaque compositeur a son langage, même s’il existe des similitudes entre écritures, ou des écoles. Lorsque nous interprétons une œuvre du passé, nous nous inscrivons nécessairement dans un mouvement, un style d’interprétation, une esthétique. Tout est différent lors d’une création, où nous avons l’impression de défricher un terrain vierge. Nous sommes alors au service du compositeur. Il existe selon moi deux temporalités distinctes lorsque nous créons une œuvre contemporaine : lors de la création, j’essaie toujours d’être au plus proche de ce qui souhaite le compositeur. Il est aussi arrivé que l’on puisse proposer des changements de dynamique ou d’accords dans la partition. Mais lorsque l’œuvre est jouée en tournée, elle appartient alors peut-être un peu moins au compositeur et nous pouvons davantage nous l’approprier.


Comment avez-vous intégré la question de l’amplification des voix – qui n’est habituellement pas de rigueur dans la musique classique – dans votre travail vocal avec les chanteurs ?
Je ne suis pas opposé à l’amplification des voix, si elle a une raison musicale. Les voix du chœur ont déjà été amplifiées pour une œuvre de Zad Moultaka pour dix-huit voix solistes utilisant beaucoup d’onomatopées et de phonèmes de la langue arabe. Nous avions fait la création sans micros mais le compositeur a particulièrement apprécié l’amplification lors d’un concert en plein air : cela changeait tout à fait la physionomie de l’œuvre.
Dans L’Aire du dire, en plus de la bande-son enregistrée, quatre voix sont amplifiées par un micro HF (haute fréquence, n.d.l.r.), qui n’est cependant pas toujours branché. Par moments, les chanteurs chantent de manière acoustique et leur voix est soudainement amplifiée, ce qui permet à Pierre Jodlowski de modifier en direct le son diffusé. Les chanteurs émettent bien sûr le son différemment si une phrase est chantée de manière acoustique ou avec micro. Le compositeur joue beaucoup de ces variations entre bande-son, voix amplifiées et musique acoustique. La partition intègre également beaucoup de passages parlés ou rythmiques : six chanteurs ont enregistré un texte parlé de Christophe Tarkos, les yeux fermés, ce qui a nécessité de leur part un travail de comédien auquel ils ne sont pas habitués. L’Aire du dire est un voyage dans un univers sonore très varié.


Propos recueillis par Sofiane Boussahel


L’Aire du dire, création de Pierre Jodlowski
Les 5 et 6 février au Théâtre du Capitole
Tarif de 10 à 20€