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15 novembre 2010
Françoise Atlan, une voix au croisement des cultures



Premier concert du cycle Orient-Occident consacré aux voix du monde, Andaloussayt ou l’esprit de Grenade est une soirée découverte de la tradition musicale des trois Andalousie médiévales, juive, chrétienne et musulmane. Interprète formée à l’école européenne, héritière en partie d’une culture juive d’Algérie, Françoise Atlan mène de front une carrière de chanteuse lyrique et d’interprète des traditions musicales judéo-espagnole et judéo-arabe. Le 8 novembre au Théâtre du Capitole, lors de ce concert coproduit avec Le Salon de Musique, elle sera aux côtés de son mentor Mohammed Briouel qui dirigera l’Orchestre arabo-andalou de Fès.



Que représente le Maghreb dans votre parcours musical ?
C’est une région qui m’est très chère : quand j’étais petite et que j’accompagnais mon père à la synagogue, j’étais baignée par ces mélodies de la tradition juive d’Algérie. Pour que les fidèles viennent assister aux offices, il fallait en effet que les fidèles entendent de belles mélodies chantées par de belles voix et les rabbins ont toujours eu l’habitude d’adapter les prières à la musique arabo-andalouse. J’ai donc toujours eu ces mélopées en tête mais venant d’une famille juive d’Algérie, et avec l’histoire douloureuse des Juifs d’Algérie – à la différence de celle des Juifs du Maroc - je ressentais une forme de pudeur par rapport à tout cela.
Le véritable déclic par rapport au Maghreb s’est produit lorsque j’ai été invitée à chanter au Festival de Fès en 1997, lors ma première venue au Maroc. Je me suis alors aperçue avec stupeur et émotion que les Juifs et les Musulmans font de la musique ensemble et que c’est absolument naturel. J’ai rencontré mon maître Mohammed Briouel au cours de ce Festival et nous avons décidé de mettre en regard ces deux répertoires. En 1998, j’ai été lauréate du Prix de la Villa Médicis hors les murs, qui est une bourse de l’Etat français et qui m’a permis de venir m’installer à Fès pour travailler ce répertoire avec Mohamed Briouel. J’ai alors approfondi l’étude de ce répertoire de la musique arabo-andalouse qui est une musique savante, bien sûr pas au sens de la musique occidentale savante, Ce n’est pas de la musique folklorique mais une musique de cour tout à fait raffinée qui a été ramenée par Ziriab en Andalousie, musicien venu de Bagdad. C’est une musique extrêmement codifiée et la tradition andalouse de Fès est spécifique dans la mesure où elle est le témoin intellectuel et artistique de la splendeur de l’Andalousie, au temps où l’Andalousie était une région festive, brillante, dorée. On retrouve d’autres types de répertoire de musique andalouse en Tunisie ou en Algérie (on l’appelle le gharnati, littéralement « qui vient de Grenade »). Mais c’est une musique plus nostalgique, qui date de 1492 lorsque l’émir Boadbil va rendre les clés de l’Alhambra à Don Gutierrez de Cárdenas, grand commandeur de León, cette musique accompagne ce moment de départ et la nostalgie qui s’en suit.


Quelles sont les particularités de la musique arabo-andalouse ?
La musique de l’école de Fès, que l’on va entendre lors du concert à Toulouse, est le témoin de la splendeur de l’Andalousie, c’est une musique joyeuse, une musique curative aussi qui a 24 noubas qui correspondent aux 24 heures de la journée. On n’a plus les 24 noubas mais celles qui ont été conservées vous mettent dans un état d’esprit particulier, cela correspond un peu à la théorie des affects de Monteverdi.
Cette musique n’étant pas écrite – elle se transmet de manière orale –, l’apprentissage est tout à fait différent de ce qui se fait dans les conservatoires français – conservatoires que je connais bien puisque j’ai un prix de piano de musique de chambre - il est fondé sur la répétition, la répétition inlassable de la phrase musicale parfaite. C’est une manière fantastique d’apprendre, mais qui est aussi difficile car cela donne à l’interprète une liberté qui peut aussi l’éloigner de cette musique. Alors que cette musique semble désordonnée, elle est en fait très codifiée et est une immense accélération, avec des moments de repos, des parties solistes chantées par de très belles voix. « Faire la nouba toute la nuit » est une expression dérivée de cette musique car lorsqu’on assiste à une soirée de nouba avec de vrais mélomanes à Fès, on assiste vraiment à une soirée exceptionnelle ! On peut avoir une heure de poésie développée sur la forme d’un sourcil, qui ressemble à un croissant de lune…




Françoise Atlan



Existe-t-il selon vous un dénominateur commun aux traditions vocales orientales et occidentales ?
Je ne pense pas mais il ne faut pas confondre la musique andalouse avec la musique orientale, qui a des quarts de ton alors que l’on n’a pas de micros tonalités dans la musique andalouse. On ne peut donc pas parler, pour l’école de Fès, de tradition vocale orientale mais dans la musique andalouse des traditions de Constantine ou de Tunisie, oui, on peut chanter des quarts de ton. Le répertoire que je chante me dicte instantanément ma conduite vocale ; j’ai dû trouver une technique vocale mixte, qui me permette de garder l’accroche dans le haut du visage, le sourire intérieur, mais pour les ornements, si l’on regarde les vieilles chanteuses arabo-andalouses, on remarque qu’il faut très peu ouvrir la bouche. En tant qu’interprète, par ailleurs du répertoire baroque mexicain, je chante avec ma voix naturelle, je garde mes particularités. Je fais donc une cuisine personnelle avec ma voix, je garde aussi un naturel de ma voix, ce que j’appelle mon inconscient vocal qui a été nourri par ce que j’entendais à la synagogue à côté de mon père.


S’agit-il d’une musique profane ou savante ?
La limite entre les deux est infime, il s’agit d’une musique savante dans la mesure où c’est une musique de cour, raffinée et codifiée et que l’on transmet de maître à élève mais c’est aussi une musique populaire au sens où même le chauffeur de taxi connaît cette poésie.


Y a-t-il un rapport à la vocalité plus spontané, plus naturel que dans le chant européen classique ?
Oui, il n’existe pas dans cette musique de classification, et c’est ce qui me séduit dans cette tradition : il n’y pas a pas de répertoire pour soprano ou mezzo. A 46 ans, je vais davantage vers un répertoire baroque, j’ai aussi beaucoup chanté Maurice Ohana qui est un compositeur déterminant dans ma carrière : j’ai en effet débuté ma carrière de chanteuse à Musicatreize alors que je n’avais que trois mois de chant, Roland Hayrabedian m’avait demandé de remplacer au pied levé une soprano, j’étais tiraillée entre le Conservatoire de Paris et la musique séfarade ; c’est Ohana qui m’avait conseillé de garder précieusement ce répertoire si particulier.


Vous avez fait des études de musicologie, quelle est la place de la documentation musicologique et de la théorie dans votre pratique d’interprétation ?
J’ai en effet la chance d’avoir une double culture qui me nourrit : j’ai beaucoup entendu de chants que j’entendais que j’étais enfant, ceux que ma mère me chantait, les chants judéo-espagnols que j’entendais quand j’étais étudiante à Aix-en-Provence et un musicologue comme Sami Sadak qui m’a aidée à faire des collectes de chants, tout cela m’a donné envie d’aller plus loin et de faire des recherches. Mais je suis tout d’abord intuitive : pour apprendre auprès de mon maître, j’ai dû faire abstraction de mon côté universitaire, j’apprends ce répertoire avec intuition et sensibilité, du moins je l’espère.


Le répertoire que vous allez interpréter à Toulouse, peut-on le qualifier de répertoire judéo-arabo-andalou ?
Tout à fait, ce concert s’appelle Andaloussyat car nous voulons parler des Andalousie. J’ai voulu entendre les chants judéo-espagnols dans le Nord du Maroc, Tanger, Tétouan, on s’est aperçu qu’il y avait énormément de similitudes. On a voulu faire cette broderie linguistique, sociale, culturelle, affective, des Juifs et des Musulmans, qui ont toujours fait de la musique ensemble…


La voix est-elle l’élément qui concentre le mieux l’âme de la musique que vous interprétez ?
Je pense que cette musique est un tout, puisqu’on n’est pas dans une tradition de chant a capella, il y a une véritable communion de la voix avec tous les instruments. C’est la raison pour laquelle les musiciens andalous tiennent leurs instruments sur les genoux, pour pouvoir chanter. On perçoit une fusion entre les cordes pincées, la voix, les moments solistes.


Propos recueillis par Sofiane Boussahel


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